Comme la dérivation usuelle, Δ annule les constantes et abaisse le degré des polynômes non constants d’une unité. En revanche, des termes de degré inférieur subsistent : par exemple
De plus ΔP est encore un polynôme. Ainsi Δ est un endomorphisme de R[X].
Soit maintenant
P(X)=adXd+termes de degreˊ infeˊrieur,d⩾1,ad=0.
La formule du binôme donne
(X+1)d−Xd=dXd−1+termes de degreˊ au plus d−2.
Les termes de degré inférieur de P ne peuvent pas contribuer au coefficient de Xd−1 dans ΔP. Par conséquent
deg(ΔP)=d−1
et le coefficient dominant de ΔP vaut
dad.
Toutes les constantes appartiennent à kerΔ. Réciproquement, si P n’est pas constant, alors ΔP a degré degP−1 et n’est donc pas nul. Ainsi
kerΔ=R.
Si P∈En, alors ΔP∈En ; la restriction de Δ à En est donc un endomorphisme.
Chaque application de Δ abaisse exactement d’une unité le degré tant que le polynôme obtenu n’est pas constant. Il en résulte que
Δn+1=0sur En.
En revanche,
Δn(Xn)=n!=0,
puisque les coefficients dominants sont successivement multipliés par
n,n−1,…,1.
L’indice de nilpotence de Δ sur En est donc
n+1.
Plus précisément, pour 0⩽k⩽n+1, un polynôme P∈En vérifie ΔkP=0 si et seulement si degP<k — avec le cas P=0 inclus. Ainsi, avec la convention E−1={0},
ker(Δk)=Ek−1.
Le théorème du rang donne alors
dimIm(Δk)=(n+1)−k.
Par ailleurs, Δk abaisse le degré d’au plus k, donc
Im(Δk)⊂En−k.
Pour 0⩽k⩽n, les deux espaces ont la même dimension n−k+1, d’où
Im(Δk)=En−k.
Pour k=n+1, l’image est nulle, ce qui correspond encore à la convention E−1={0}. Finalement,
Im(Δk)=En−k(0⩽k⩽n+1).
Enfin, si le coefficient de Xn dans P est an, alors après n différences tous les termes de degré inférieur à n ont disparu, tandis que le terme dominant fournit
ΔnP=n!an.
II — Une base adaptée aux différences finies
Pour k⩾1, le polynôme Bk est de degré k et de coefficient dominant 1/k!. Les polynômes
B0,B1,…,Bn
ont donc des degrés deux à deux distincts : ils sont linéairement indépendants. Comme En est de dimension n+1,
La dérivation possède donc exactement la même matrice dans la base (C0,…,Cn).
Cette matrice rend immédiatement visibles les résultats de la question 3 : sa puissance k décale de k positions, son noyau est engendré par les k premiers vecteurs de base, son image par les n+1−k premiers, et sa première puissance nulle est la puissance n+1.
III — Reconstruire un polynôme sur une grille
On calcule d’abord
Δ2f(x)=f(x+2)−2f(x+1)+f(x),
puis
Δ3f(x)=f(x+3)−3f(x+2)+3f(x+1)−f(x).
Les coefficients suggèrent la formule
Δkf(x)=j=0∑k(−1)k−j(jk)f(x+j).
Pour k=0, elle redonne bien f(x).
Démontrons-la par récurrence. Supposons-la vraie à l’ordre k. Alors
Dans la première somme, posons r=j+1. Pour 1⩽r⩽k, le coefficient de f(x+r) devient
(−1)k+1−r((r−1k)+(rk))=(−1)k+1−r(rk+1),
par la relation de Pascal. Les deux termes extrêmes ont eux aussi les coefficients attendus. La formule est donc vraie à l’ordre k+1.
Écrivons, de façon unique,
P=k=0∑nakBk.
La question 4 donne, pour 0⩽j⩽n,
ΔjP=k=j∑nakBk−j.
Or
B0(0)=1etBr(0)=0(r⩾1).
En évaluant en 0, seul le terme k=j subsiste :
aj=ΔjP(0).
On obtient la formule de reconstruction
P(X)=k=0∑nΔkP(0)Bk(X).
C’est la formule de Newton adaptée aux nœuds équidistants 0,1,…,n.
D’après la question 6,
ΔkP(0)=j=0∑k(−1)k−j(jk)P(j).
Chaque coordonnée de P dans la base (Bk) est donc déterminée par les valeurs P(0),…,P(k). En particulier, les n+1 valeurs
P(0),P(1),…,P(n)
déterminent toutes les coordonnées de P, donc P lui-même.
Les différences successives des valeurs données sont
(2,3,8,23),(1,5,15),(4,10),
puis
(6).
Les différences initiales valent donc
P(0)=2,ΔP(0)=1,Δ2P(0)=4,Δ3P(0)=6.
La formule de Newton donne
P=2B0+B1+4B2+6B3.
Or
B1=X,B2=2X(X−1),B3=6X(X−1)(X−2).
Ainsi
P(X)=2+X+2X(X−1)+X(X−1)(X−2)=X3−X2+X+2.
IV — Inverser Δ et sommer
Écrivons
P=k=0∑dakBk.
Puisque
ΔBk+1=Bk,
le polynôme
Q0=k=0∑dakBk+1
vérifie
ΔQ0=P.
Il existe donc toujours une primitive discrète polynomiale.
Si Q est une autre primitive discrète de P, alors
Δ(Q−Q0)=0.
La question 2 donne Q−Q0∈R. Ainsi toutes les primitives discrètes de P sont
Q0+C,C∈R.
Supposons P non nul, de degré d et de coefficient dominant α. Toute primitive discrète Q est alors de degré d+1. Si son coefficient dominant vaut β, la question 2 appliquée à Q donne
α=(d+1)β.
Par conséquent
β=d+1α.
Enfin, pour a<b entiers,
P(m)=Q(m+1)−Q(m).
La somme télescope :
m=a∑b−1P(m)=m=a∑b−1(Q(m+1)−Q(m))=Q(b)−Q(a).
Comme Bk+1 est une primitive discrète de Bk,
m=0∑n−1Bk(m)=Bk+1(n)−Bk+1(0).
Pour k⩾0, on a Bk+1(0)=0. Donc
m=0∑n−1Bk(m)=Bk+1(n)=(k+1n).
Les premières puissances s’écrivent dans la base (Bk) sous la forme
X=B1,X2=B1+2B2,X3=B1+6B2+6B3.
On en déduit
m=0∑n−1m=(2n)=2n(n−1),
puis
m=0∑n−1m2=(2n)+2(3n)=6n(n−1)(2n−1),
et enfin
m=0∑n−1m3=(2n)+6(3n)+6(4n)=(2n(n−1))2.
Soit Q une primitive discrète de P. La question 9 montre que Q est de degré d+1 et de coefficient dominant
d+1a.
Pour tout n∈N,
m=0∑n−1P(m)=Q(n)−Q(0).
Le membre de droite est la valeur en n du polynôme
S(X)=Q(X)−Q(0).
Soustraire une constante ne change ni le degré ni le coefficient dominant. Ainsi la fonction considérée coïncide sur N avec un polynôme de degré
d+1
et de coefficient dominant
d+1a.
Le cas n=0 est inclus : la somme est vide et vaut 0=S(0).
V — Quand les différences finissent par s’annuler
Supposons d’abord qu’il existe P∈Rd[X] tel que
un=P(n)
pour tout n∈N. Alors
(Δu)n=P(n+1)−P(n)=(ΔP)(n).
Par récurrence,
(Δku)n=(ΔkP)(n).
Comme degP⩽d, la question 3 donne Δd+1P=0. Donc
Δd+1u=0.
Réciproquement, supposons
Δd+1u=0.
Posons
ck=(Δku)0,0⩽k⩽d,
et définissons
P(X)=k=0∑dckBk(X).
Ce polynôme appartient à Rd[X]. Notons
vn=P(n).
D’après la relation ΔBk=Bk−1,
(Δkv)0=ck=(Δku)0
pour 0⩽k⩽d, et Δd+1v=0.
Considérons w=u−v. On a
Δd+1w=0
et
(Δkw)0=0(0⩽k⩽d).
La suite Δdw a une différence nulle : elle est donc constante. Son premier terme étant nul, elle est identiquement nulle. Alors Δd−1w est à son tour constante et son premier terme est nul ; elle est donc nulle. En descendant ainsi jusqu’à w, on obtient
w=0.
Par conséquent
un=P(n)
pour tout n∈N.
Nous avons démontré
Δd+1u=0⟺∃P∈Rd[X],∀n∈N,un=P(n).
Le polynôme correspondant est explicitement
P(X)=k=0∑d(Δku)0Bk(X).
Il est unique : deux polynômes de degré au plus d prenant les mêmes valeurs pour tout n∈N ont une infinité de racines après soustraction, donc sont égaux.
Sources
[SOURCE] Isaac Newton — Methodus differentialis. Lien direct
[SOURCE] Duncan C. Fraser — Newton's Interpolation Formulas. Lien direct
[SOURCE] Charles Jordan — Calculus of Finite Differences. Lien direct