Le point essentiel du problème est de distinguer deux affirmations : dans un corps non trivial, 0 ne peut pas avoir d’inverse multiplicatif ; mais on peut agrandir l’univers et modifier certaines identités de façon cohérente pour rendre le réciproque total. La construction ci-dessous est la spécialisation à K=R ou C d’une wheel de fractions.
I — Ce que « impossible » signifie vraiment
(a) Pour tout x∈K, la distributivité donne
0x=(0+0)x=0x+0x.
En ajoutant l’opposé de 0x aux deux membres, on obtient
0=0x.
Ainsi 0x=0 pour tout x∈K.
(b) S’il existait u∈K tel que 0u=1, la question précédente donnerait simultanément 0u=0 et 0u=1, d’où 0=1, ce qui est impossible dans R ou C. Le nombre 0 ne possède donc pas d’inverse multiplicatif dans K.
(c) La démonstration de (a) utilise la distributivité et l’existence des opposés pour l’addition, donc la possibilité de simplifier une égalité additive. Avec l’hypothèse 0=1, ces propriétés empêchent d’imposer 0u=1. Pour rendre le réciproque de 0 total, il faudra donc éviter d’exiger que ce réciproque soit un inverse multiplicatif au sens usuel, ou modifier certaines lois algébriques.
(a) Pour tout (a,b)∈K2, on a ab=ba, donc
(a,b)R(a,b).
La relation est réflexive. Si (a,b)R(c,d), alors ad=bc, donc cb=da par commutativité dans K : elle est également symétrique.
(b) En revanche, elle n’est pas transitive. Par exemple,
(1,0)R(0,0)
car 1⋅0=0⋅0, et
(0,0)R(0,1)
car 0⋅1=0⋅0. Mais
(1,0)R(0,1),
puisque 1⋅1=0⋅0.
(c) Le couple (0,0) est en relation avec tout couple (a,b), puisque
0⋅b=0⋅a.
Il peut donc servir d’intermédiaire entre deux couples qui ne sont pas eux-mêmes en relation. C’est précisément ce qui détruit la transitivité : la règle du produit en croix cesse de distinguer les directions dès qu’elle passe par le couple nul.
II — Des fractions qui gardent leur direction
(a) La relation ∼ est réflexive car
(a,b)=1⋅(a,b)
et 1∈K∗. Elle est symétrique : si (c,d)=λ(a,b) avec λ∈K∗, alors
(a,b)=λ−1(c,d).
Enfin, si (c,d)=λ(a,b) et (e,f)=μ(c,d) avec λ,μ∈K∗, alors
(e,f)=μλ(a,b)
avec μλ∈K∗. La relation est donc transitive, et ainsi une relation d’équivalence.
(b) Supposons d’abord (a,b)∼(c,d). Il existe λ∈K∗ tel que (c,d)=λ(a,b), d’où
ad=a(λb)=λab=(λa)b=bc.
Réciproquement, supposons les deux couples non nuls et ad=bc.
Si b=0, alors d=0 : sinon bc=0, donc c=0, ce qui contredirait (c,d)=(0,0). En posant
λ=bd∈K∗,
on obtient
λa=bad=c,λb=d.
Ainsi (c,d)=λ(a,b).
Si b=0, alors a=0. L’égalité ad=bc=0 donne d=0. Comme (c,d) est non nul, c=0 ; avec
λ=ac∈K∗,
on obtient encore (c,d)=λ(a,b).
Ainsi, pour deux couples non nuls,
(a,b)∼(c,d)⟺ad=bc.
(c) Si (a,b)∼(0,0), il existe λ∈K∗ tel que
(0,0)=λ(a,b).
Comme λ=0, cela impose a=b=0. La classe de (0,0) est donc le singleton {(0,0)}.
(a) Soit [a,b]∈W avec b=0. On a
(ba,1)=b1(a,b),
avec 1/b∈K∗. Par conséquent
[a,b]=[ba,1]=ι(ba).
Ainsi t=a/b. Cette écriture est unique : si [s,1]=[t,1], il existe λ∈K∗ tel que
(t,1)=λ(s,1).
La seconde coordonnée impose λ=1, puis la première donne s=t.
(b) Si a=0, alors
(1,0)=a1(a,0),
si bien que
[a,0]=[1,0]=∞.
La classe ∞ ne peut être égale à un [t,1], car une multiplication par un scalaire non nul ne transforme pas une seconde coordonnée nulle en une seconde coordonnée égale à 1. D’après la question 3(c), ⊥=[0,0] est une classe singleton ; elle est donc distincte de ∞ et de toutes les classes ι(t).
(c) Tout couple (a,b) relève exactement d’un des trois cas suivants : b=0, ou b=0 avec a=0, ou (a,b)=(0,0). On obtient donc la décomposition disjointe
W=ι(K)⊔{∞}⊔{⊥}.
(a) Si [a,b]=[c,d]=⊥, il existe λ∈K∗ tel que
(c,d)=λ(a,b).
Les deux vecteurs engendrent donc la même droite :
Vect(c,d)=Vect(a,b).
L’application L est bien définie.
(b) Elle est surjective : toute droite D∈D est engendrée par un vecteur non nul (a,b), et alors
D=L([a,b]).
Elle est injective : si deux vecteurs non nuls (a,b) et (c,d) engendrent la même droite, l’un est un multiple non nul de l’autre. Ainsi
[a,b]=[c,d].
Donc L est une bijection.
(c) Pour t∈K,
L(ι(t))=Vect(t,1),
alors que
L(∞)=Vect(1,0).
Toute droite distincte de Vect(1,0) possède un vecteur dont la seconde coordonnée est non nulle ; après multiplication par son inverse, elle s’écrit de manière unique sous la forme Vect(t,1). La classe ∞ ajoute donc exactement la direction qui manque au paramétrage par t∈K.
III — Faire du calcul sans choisir de représentant
- Prenons d’autres représentants des mêmes classes :
(a′,b′)=λ(a,b),(c′,d′)=μ(c,d),
avec λ,μ∈K∗.
Pour l’addition,
a′d′+c′b′=λμ(ad+bc),b′d′=λμbd.
Le nouveau couple est donc λμ fois l’ancien et représente la même classe.
Pour la multiplication,
(a′c′,b′d′)=λμ(ac,bd),
ce qui donne encore la même classe. Enfin,
(b′,a′)=λ(b,a),
si bien que ρ([a,b])=[b,a] ne dépend pas non plus du représentant. Les trois opérations sont bien définies sur W.
(a) Les formules définissant l’addition et la multiplication sont symétriques en (a,b) et (c,d) ; ces deux lois sont donc commutatives.
Pour x=[a,b],
[a,b]+[0,1]=[a,b]
et
[a,b][1,1]=[a,b].
Ainsi 0W et 1W sont les éléments neutres annoncés.
(b) Soient
x=[a,b],y=[c,d],z=[e,f].
Pour l’addition,
(x+y)+z=[ad+bc,bd]+[e,f]=[adf+bcf+bde,bdf],
et
x+(y+z)=[a,b]+[cf+de,df]=[adf+bcf+bde,bdf].
L’addition est associative. Pour la multiplication,
(xy)z=[ac,bd][e,f]=[ace,bdf]
et
x(yz)=[a,b][ce,df]=[ace,bdf].
Elle est également associative.
(c) On a
ρ(ρ([a,b]))=[a,b],
et
ρ(xy)=ρ([ac,bd])=[bd,ac]=[b,a][d,c]=ρ(x)ρ(y).
Ainsi ρ est involutive et multiplicative.
(a) Si ι(s)=ι(t), alors [s,1]=[t,1]. L’unicité établie à la question 4 donne s=t : ι est injective.
De plus,
ι(s)+ι(t)=[s,1]+[t,1]=[s+t,1]=ι(s+t),
et
ι(s)ι(t)=[s,1][t,1]=[st,1]=ι(st).
Enfin
ι(0)=0W,ι(1)=1W.
On peut donc identifier K à cette copie dans W.
(b) Si a∈K∗,
ρ(a)=ρ([a,1])=[1,a]=[1/a,1]=a1.
Pour les éléments particuliers,
ρ(0)=∞,ρ(∞)=0,ρ(⊥)=⊥.
(c) Pour tout a∈K,
a+∞=[a,1]+[1,0]=[1,0]=∞,
et
a+⊥=[a,1]+[0,0]=[0,0]=⊥.
On a aussi
∞+∞=[1,0]+[1,0]=[0,0]=⊥.
Pour le produit, si a∈K∗,
a∞=[a,1][1,0]=[a,0]=∞.
En revanche,
0∞=[0,1][1,0]=[0,0]=⊥,
et
∞2=[1,0][1,0]=[1,0]=∞.
Enfin, si x=[a,b],
x⊥=[a,b][0,0]=[0,0]=⊥.
(d) La division étant définie par x/y=xρ(y), on obtient
01=1ρ(0)=∞,
00=0ρ(0)=⊥,
et
∞1=1ρ(∞)=0.
Ces valeurs découlent des opérations définies sur les classes ; elles ne sont pas ajoutées comme des conventions indépendantes.
IV — Ce qui casse, ce qui se répare
(a) La distributivité usuelle ne subsiste pas. Par exemple, avec
x=0,y=1,z=∞,
on a
(0+1)∞=∞,
alors que
0∞+1∞=⊥+∞=⊥.
Comme ∞=⊥, les deux membres diffèrent.
(b) Écrivons
x=[a,b],y=[c,d],z=[e,f].
Alors
(x+y)z=[e(ad+bc),bdf]
et
0Wz=[0,f].
Par conséquent,
(x+y)z+0Wz=[ef(ad+bc),bdf2].
D’autre part,
xz=[ae,bf],yz=[ce,df],
donc
xz+yz=[aedf+cebf,bdf2]=[ef(ad+bc),bdf2].
Les deux classes sont égales, et ainsi
(x+y)z+0Wz=xz+yz
pour tous x,y,z∈W.
(a) Soit x=[a,b]. Comme
−1=[−1,1],
on a
−x=[−a,b].
D’où
x−x=[a,b]+[−a,b]=[0,b2].
Or
x2=[a2,b2]
et donc
0Wx2=[0,1][a2,b2]=[0,b2].
Ainsi
x−x=0Wx2.
On a [0,b2]=[0,1] exactement lorsque b=0. D’après la classification de la question 4, cela signifie exactement que x appartient à la copie de K. Ainsi
x−x=0W⟺x∈K.
(b) On a
xx=xρ(x)=[a,b][b,a]=[ab,ab].
Par ailleurs,
0Wx=[0,b],
puis
x0Wx=[0,b][b,a]=[0,ab].
Donc
1W+x0Wx=[1,1]+[0,ab]=[ab,ab]=xx.
Enfin [ab,ab]=[1,1] si et seulement si ab=0. Cela équivaut à b=0 et a=0, c’est-à-dire à dire que x est un élément non nul de la copie de K. Par conséquent
xx=1W⟺x∈K∗.
(a) Pour x=[a,b],
0Wx=[0,1][a,b]=[0,b].
Cette classe est égale à 0W=[0,1] si et seulement si b=0. En effet, si b=0,
[0,b]=[0,1],
car (0,1)=(1/b)(0,b) ; si b=0, on obtient au contraire [0,0]=⊥.
Ainsi
Wreg={[a,b]∣b=0}=ι(K).
Avec l’identification de la question 8,
Wreg=K.
(b) La question 8 a montré que l’addition et la multiplication y coïncident avec celles de K. Pour t∈K,
−t=(−1)t
est également l’opposé usuel. Enfin, si t∈K∗,
ρ(t)=t1∈K∗,
et donc
tt=1W.
En revanche,
ρ(0)=∞∈/Wreg.
Le corps de départ est donc exactement la partie sur laquelle la multiplication par 0 se comporte classiquement ; ses opérations usuelles y sont retrouvées sans modification.
V — On pouvait choisir autrement
(a) Si x=0, alors
xjc(x)x=xx1x=x.
Si x=0, les deux membres valent 0, quel que soit c. Ainsi
xjc(x)x=x
pour tout x∈K et tout c∈K.
(b) Pour x=0, on a jc(x)=1/x=0, donc
jc(jc(x))=jc(1/x)=x.
La seule contrainte vient donc de x=0 : il faut
jc(jc(0))=jc(c)=0.
Si c=0, cette égalité est vraie puisque j0(0)=0. Si c=0, alors
jc(c)=c1=0.
Ainsi
jc∘jc=IdK⟺c=0.
Le choix 0−1=0 fournit donc une totalisation du réciproque qui reste à l’intérieur du corps, mais elle n’est pas la même construction que la wheel précédente : les propriétés structurelles recherchées ne sont pas les mêmes.
Sources
[SOURCE] Jesper Carlström — Wheels — On Division by Zero. Lien direct
[SOURCE] Bergstra, Hirshfeld et Tucker — Meadows and the Equational Specification of Division. Lien direct
[SOURCE] Bergstra et Ponse — Division by Zero in Common Meadows. Lien direct