Corrigé détaillé · MP
Diviser par zéro : vraiment impossible ?
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Le point essentiel du problème est de distinguer deux affirmations : dans un corps non trivial, ne peut pas avoir d’inverse multiplicatif ; mais on peut agrandir l’univers et modifier certaines identités de façon cohérente pour rendre le réciproque total. La construction ci-dessous est la spécialisation à ou d’une wheel de fractions.
I — Ce que « impossible » signifie vraiment
(a) Pour tout , la distributivité donne
En ajoutant l’opposé de aux deux membres, on obtient
Ainsi pour tout .
(b) S’il existait tel que , la question précédente donnerait simultanément et , donc , ce qui est impossible dans ou .
(c) La démonstration de (a) n’a utilisé que la distributivité et l’existence des opposés pour l’addition. Dès lors, une structure non triviale qui conserverait ces propriétés ne pourrait pas imposer . Pour rendre le réciproque total, il faudra donc éviter de demander que le réciproque de soit un inverse multiplicatif au sens habituel, ou modifier certaines lois algébriques.
(a) Pour tout , on a , donc : la relation est réflexive. Si , alors , donc par commutativité, et ainsi : elle est symétrique.
(b) Posons
On a car , et car . En revanche,
si bien que n’est pas en relation avec . La relation n’est donc pas transitive.
(c) Le couple satisfait automatiquement l’égalité du produit en croix avec tout couple : pour tout ,
Il se trouve donc relié à tous les couples, alors que deux couples quelconques ne sont pas nécessairement reliés entre eux. C’est précisément ce qui détruit la transitivité.
[IDÉE] Le problème n’est pas « le dénominateur zéro » à lui seul : le couple nul est le point où la règle cesse de distinguer des directions différentes.
II — Des fractions qui gardent leur direction
(a) La relation est réflexive car et . Elle est symétrique : si avec , alors avec . Enfin, elle est transitive : si et avec , alors et . C’est donc une relation d’équivalence.
(b) Si avec , alors .
Réciproquement, supposons et non nuls et .
Si , alors : sinon , donc , ce qui donnerait . En posant , on a, grâce à ,
Donc .
Si , alors . L’égalité donne . Comme est non nul, ; avec , on obtient encore .
Ainsi, pour deux couples non nuls,
(c) Si , il existe tel que . Comme , cela impose . La classe de est donc le singleton .
(a) Si , alors
avec . Ainsi
Pour l’unicité, si , il existe tel que . La seconde coordonnée donne , puis la première donne .
(b) Si , , donc . Tous les couples non nuls de la forme définissent la même classe.
(c) La classe ne peut être égale à un , car une multiplication par un scalaire non nul ne peut transformer une seconde coordonnée nulle en une seconde coordonnée égale à . De même, est une classe singleton d’après 3(c), donc elle est distincte de et de tous les .
(d) Tout couple relève exactement d’un des trois cas :
- si , sa classe est un unique ;
- si et , sa classe est ;
- si , sa classe est .
Ces trois parties sont deux à deux disjointes. Par conséquent,
(a) Si , il existe tel que . Or multiplier un vecteur non nul par un scalaire non nul ne change pas la droite vectorielle qu’il engendre :
Ainsi est bien définie.
(b) Soit . Comme est de dimension , il existe un vecteur non nul qui l’engendre. Alors et . Donc est surjective.
Supposons maintenant avec les deux couples non nuls. Les deux vecteurs engendrent la même droite, donc il existe tel que . Ainsi . L’application est injective, donc bijective.
(c) Pour ,
alors que
Toute droite autre que contient un vecteur dont la seconde coordonnée est non nulle ; après normalisation de cette coordonnée à , elle s’écrit de manière unique . La droite est donc exactement la direction qui manque à ce paramétrage par .
[IDÉE] L’ensemble est ainsi la droite projective , introduite ici uniquement comme l’ensemble des droites vectorielles de . Le point correspond au couple nul, qui ne détermine aucune direction.
III — Faire du calcul sans choisir de représentant
- Prenons d’autres représentants des mêmes classes : et avec .
Pour l’addition,
Le nouveau couple obtenu est donc fois l’ancien. Comme , il représente la même classe.
Pour la multiplication,
ce qui donne encore la même classe. Enfin , donc ne dépend pas non plus du représentant. Les trois opérations sont bien définies sur .
(a) Les formules sont symétriques en et , puisque est commutatif : addition et multiplication sont commutatives.
Pour ,
et
Ainsi est neutre pour l’addition et pour la multiplication.
(b) Soient , et . Alors
D’autre part,
L’addition est associative.
Pour la multiplication,
et
Elle est donc associative.
(c) On a immédiatement
De plus,
alors que
Ainsi et .
- Si , alors ; l’unicité démontrée en 4(a) donne . Donc est injective.
Ensuite,
et
Enfin et . L’identification de à son image dans respecte donc l’addition et la multiplication.
(a) Si ,
Pour les trois éléments particuliers,
(b) Pour ,
et
Enfin,
(c) Si ,
En revanche,
On a aussi . Enfin, si ,
L’élément est donc absorbant pour la multiplication, comme il l’était pour l’addition d’après (b).
(d) Par définition,
Ces égalités ne sont pas des conventions ajoutées : elles ont été déduites de la construction par classes et des opérations de fractions.
IV — Les lois usuelles résistent-elles ?
- Comme dans la copie de ,
Mais
Or . La distributivité usuelle n’est donc pas une identité de .
- Écrivons , et . On a d’abord
Par ailleurs,
Ainsi
De l’autre côté,
donc
Les deux représentants sont même égaux, donc
[IDÉE] Le terme mesure exactement le défaut de la distributivité usuelle. Lorsque , l’identité précédente redevient la distributivité familière.
(a) Si , alors
Par conséquent,
D’autre part, , puis
Donc
(b) On a exactement lorsque : si , les deux couples diffèrent par le facteur non nul ; si , on obtient .
Ainsi si et seulement si possède un représentant dont le dénominateur est non nul, c’est-à-dire, d’après la question 4, si et seulement si .
- Soit . On a
D’abord . Donc
Puis
Ainsi
La classe vaut exactement lorsque . Si , le couple est et la classe vaut . Donc exactement pour les éléments .
- Par définition de la division,
Appliquons l’identité de la question 11 avec à la place de :
C’est exactement
(a) Si , alors et . On retrouve donc
(b) Pour et ,
alors que
La règle sans terme correctif donnerait donc deux éléments différents. En revanche,
ce qui rétablit bien l’identité démontrée.
V — Où se cache le corps de départ ?
(a) Si , alors
Si , on a , car . Si , alors . Ainsi
Cette condition ne dépend pas du représentant puisque le changement de représentant multiplie par un scalaire non nul.
(b) La question 4(a) a montré que les classes possédant un représentant à seconde coordonnée non nulle sont exactement les classes avec . Par conséquent,
Avec l’identification de la question 8, cela s’écrit simplement .
(c) La question 8 donne déjà, pour , les lois usuelles d’addition et de multiplication lorsqu’on calcule dans . De même, est l’opposé usuel. Les trois opérations restreintes à sont donc exactement celles du corps .
Si , alors la question 9 donne , et la question 13 donne . En revanche,
On retrouve donc exactement l’arithmétique du corps sur la partie régulière : les lois usuelles y fonctionnent comme avant, et le réciproque ordinaire reste une opération définie seulement sur lorsqu’on exige qu’il demeure dans cette partie.
[IDÉE] La wheel n’abolit pas le corps de départ : elle le contient comme région où les « termes de zéro » s’annulent. C’est précisément le phénomène mis en avant dans la théorie générale des wheels.
VI — On pouvait choisir autrement
(a) Si , alors
Si , alors . Ainsi, pour tout et tout ,
(b) Supposons d’abord . Si , alors et . Pour , . Donc est une involution.
Réciproquement, supposons involutive. En appliquant l’identité à ,
Si , alors , contradiction. Il faut donc .
Ainsi
Le choix conduit à la totalisation utilisée dans les champs zéro-totalisés et dans les meadows involutifs. La construction principale du devoir fait un choix structurel différent : elle agrandit l’ensemble et fait apparaître et . Dans les common meadows, on adjoint plutôt un élément d’erreur, image de par le réciproque, qui se propage dans les opérations. D’autres arithmétiques totales, comme certaines constructions transréelles, distinguent des infinis signés et . Aucun de ces choix n’est une « correction » de la valeur ordinaire de : ce sont des extensions différentes, conçues pour préserver des familles différentes d’identités.
Sources
[SOURCE] Jesper Carlström, Wheels — On Division by Zero, Mathematical Structures in Computer Science 14(1), 143–184, 2004. Article publié : Lien direct.
[SOURCE] Jesper Carlström, Wheels — On Division by Zero, Research Reports in Mathematics 11, Stockholm University, 2001. Version complète à l’origine de la construction : Lien direct.
[SOURCE] Jan A. Bergstra et John V. Tucker, Division Safe Calculation in Totalised Fields, Theory of Computing Systems 43, 410–424, 2008. Lien direct.
[SOURCE] Jan A. Bergstra, Yoram Hirshfeld et John V. Tucker, Meadows and the Equational Specification of Division, Theoretical Computer Science 410, 1261–1271, 2009. Lien direct.
[SOURCE] Jan A. Bergstra et Alban Ponse, Division by Zero in Common Meadows, dans Software, Services, and Systems, LNCS 8950, 46–61, 2015. Lien direct. Version auteur : Lien direct.
[SOURCE] Jan A. Bergstra et John V. Tucker, The Wheel of Rational Numbers as an Abstract Data Type, LNCS 12669, 13–30, 2021. Lien direct.
[SOURCE] Jan A. Bergstra et John V. Tucker, On The Axioms Of Common Meadows: Fracterm Calculus, Flattening And Incompleteness, The Computer Journal 66(7), 1565–1572, 2023. Cette synthèse compare notamment plusieurs choix de totalisation, dont wheels et systèmes à infinis signés. Lien direct.
[SOURCE] Programme officiel de mathématiques MP/MP*, Bulletin officiel n°31 du 26 août 2021, annexe 1. Lien direct.
L’adaptation pédagogique du devoir est volontairement plus élémentaire que la construction générale de Carlström : pour ou , la relation par changement d’échelle non nul est exactement la spécialisation de la congruence de fractions pertinente au cas d’un corps. Les identités des questions 11 à 13 reprennent des identités caractéristiques des wheels de fractions ; la progression par produit en croix, interprétation projective et récupération de la partie régulière est ici organisée pour un DM de niveau MP.