Le problème part d'une reconstruction exacte, puis examine ce qui change lorsque les mesures ne sont plus compatibles avec le modèle choisi. Le point central est géométrique : à la meilleure reconstruction, l'erreur restante est orthogonale à toutes les variations que le modèle permet de produire.
I — Reconstruire à partir de mesures exactes
On écrit
s(t)=α+βt+γt2.
La mesure en 0 donne immédiatement
α=10.
Les deux autres mesures donnent
10−β+γ=13,10+β+γ=11,
soit
−β+γ=3,β+γ=1.
En additionnant ces deux égalités,
2γ=4,
donc γ=2, puis β=−1. Ainsi
s(t)=10−t+2t2.
(a) Supposons
A(t1,t2,t3)x=0,x=αβγ.
Le polynôme
p(t)=α+βt+γt2
s'annule alors en t1,t2,t3. Ces trois nombres étant distincts et p étant de degré au plus 2, on obtient nécessairement p=0. Ainsi x=0 et l'application x↦A(t1,t2,t3)x est injective.
Elle est linéaire de R3 dans R3. En dimension finie, une application linéaire injective entre deux espaces de même dimension est bijective. Pour trois valeurs mesurées quelconques, il existe donc un unique paramètre x qui les reproduit :
trois mesures prises en trois instants distincts deˊterminent un unique signal du modeˋle.
(b) Avec une seule mesure en t1, le polynôme non nul
q(t)=t−t1
s'annule au point mesuré. Si s convient, alors s+λq convient encore pour tout λ∈R.
Avec deux mesures prises en deux instants distincts t1,t2, on peut utiliser
q(t)=(t−t1)(t−t2).
Ce polynôme est non nul, de degré 2, et s'annule aux deux instants. Là encore, si s convient, tous les signaux
s+λq
conviennent également. Une ou deux mesures ne suffisent donc pas, en général, à assurer l'unicité.
(c) Trois mesures exactes en trois instants distincts ont déjà fixé un unique signal du modèle. Une quatrième mesure parfaitement compatible ne modifie donc pas ce signal : elle apporte une vérification supplémentaire de l'adéquation des données au modèle.
II — Quand les mesures deviennent incompatibles
Les trois mesures centrales donnent
s(−1)=11,s(0)=10,s(1)=13.
Comme à la question 1, s(0)=10 impose α=10. Les deux autres égalités donnent
−β+γ=1,β+γ=3.
On obtient
β=1,γ=2.
Le seul polynôme du modèle compatible avec ces trois mesures est donc
s(t)=10+t+2t2.
Mais
s(2)=10+2+8=20=15.
Il ne peut donc pas reproduire la mesure en t=2. Par conséquent
Ax=y n’a pas de solution.
(a) Une somme algébrique peut masquer de grandes erreurs. Par exemple, deux composantes du résidu peuvent être respectivement égales à 5 et −5 : leur somme est nulle alors que les deux écarts sont importants.
La somme des composantes ne mesure donc pas correctement la taille globale du résidu.
Chaque écart intervient par son carré : son signe ne permet plus de compenser un autre écart. Minimiser J revient donc à chercher le signal dont les cinq valeurs prédites sont, au sens de la distance euclidienne dans R5, aussi proches que possible des cinq mesures.
III — Caractériser la meilleure reconstruction
(a) Fixons h∈R3 et considérons les paramètres
x+λh,λ∈R.
Comme x minimise J, la fonction
λ⟼J(x+λh)
atteint son minimum en λ=0.
Or
r(x+λh)=A(x+λh)−y=r(x)+λAh.
Donc
J(x+λh)=∥r(x)+λAh∥2=J(x)+2λ⟨r(x),Ah⟩+λ2∥Ah∥2.
Si Ah=0, l'égalité recherchée est immédiate. Si Ah=0, le membre de droite est un trinôme du second degré de coefficient dominant strictement positif. Pour qu'il soit minimal en λ=0, son terme linéaire doit être nul. Dans tous les cas,
⟨r(x),Ah⟩=0pour tout h∈R3.
(b) Pour tout h∈R3,
⟨r(x),Ah⟩=hTATr(x).
Cette quantité étant nulle pour tout h, on a
ATr(x)=0.
Comme r(x)=Ax−y,
AT(Ax−y)=0.
Ainsi
ATAx=ATy.
Ces relations sont les équations normales du problème.
(a) Supposons
AT(Ax−y)=0.
Pour h∈R3,
J(x+h)=∥Ax−y+Ah∥2=J(x)+2⟨Ax−y,Ah⟩+∥Ah∥2.
Or
⟨Ax−y,Ah⟩=hTAT(Ax−y)=0.
Par conséquent
J(x+h)=J(x)+∥Ah∥2⩾J(x).
Le paramètre x minimise donc J.
(b) Si A est injective, alors pour tout h=0,
Ah=0,
donc
∥Ah∥2>0.
La relation précédente devient
J(x+h)>J(x).
Ainsi, lorsque A est injective, tout paramètre vérifiant les équations normales est l'unique minimiseur de J.
(a) Supposons Ax=0. Le polynôme
p(t)=α+βt+γt2
s'annule alors aux cinq instants distincts −2,−1,0,1,2. Un polynôme de degré au plus 2 possédant cinq racines distinctes est nécessairement nul. Ainsi x=0 et
A est injective.
(b) Soit B∈Mm,n(R) injective. Supposons
BTBu=0.
En multipliant à gauche par uT,
0=uTBTBu=(Bu)T(Bu)=∥Bu∥2.
Donc Bu=0. L'injectivité de B impose u=0. Ainsi
ker(BTB)={0}.
La matrice BTB est carrée de taille n, donc
BTB est inversible.
(c) Dans notre problème, A est injective. La matrice ATA est donc inversible, et les équations normales possèdent l'unique solution
x=(ATA)−1ATy.
La question 6 montre que cette solution est précisément l'unique minimiseur de J. L'existence et l'unicité de la meilleure reconstruction sont donc établies.
IV — Calculer puis interpréter la reconstruction
(a) Les symétries des instants −2,−1,0,1,2 donnent
∑ti=0,∑ti2=10,∑ti3=0,∑ti4=34.
On obtient donc
ATA=5010010010034.
D'autre part,
∑yi=70,∑tiyi=−2×21−11+13+2×15=−10,
et
∑ti2yi=4×21+11+13+4×15=168.
Ainsi
ATy=70−10168.
(b) Les équations normales sont
⎩⎨⎧5α+10γ=70,10β=−10,10α+34γ=168.
On obtient immédiatement
β=−1.
La première équation donne
α+2γ=14.
En la combinant avec la troisième,
10(14−2γ)+34γ=168,
donc
14γ=28,γ=2,α=10.
Par conséquent
x=10−12
et
s(t)=10−t+2t2.
(c) Les valeurs prédites sont
Ax=2013101116.
Donc
r(x)=−120−21.
La valeur minimale est
J(x)=1+4+0+4+1=10.
(a) Tout vecteur de E=Im(A) s'écrit Ah avec h∈R3. La question 5 donne précisément
⟨r(x),Ah⟩=0
pour tout h. Ainsi
r(x)⊥E.
(b) Soit v∈E. Comme Ax∈E, il existe h∈R3 tel que
v=Ax+Ah.
Or
y−Ax=−r(x)
est orthogonal à E, donc en particulier à Ah. Par conséquent
∥y−v∥2=∥y−Ax−Ah∥2=∥y−Ax∥2+∥Ah∥2.
On a donc
∥y−v∥⩾∥y−Ax∥.
L'égalité n'est possible que si Ah=0, c'est-à-dire si v=Ax. Ainsi Ax est l'unique point de E le plus proche de y. De plus,
y−Ax⊥E.
D'après la définition donnée dans l'énoncé,
Ax est la projection orthogonale de y sur E.
Pour
xc=1012,
le signal est
sc(t)=10+t+2t2.
Aux cinq instants,
Axc=1611101320.
Ainsi
Axc−y=−50005
et
J(xc)=25+25=50.
Or
J(x)=10.
Le signal sc reproduit exactement trois mesures, mais au prix de deux écarts importants sur les mesures extrêmes. Les moindres carrés ne cherchent pas à rendre certaines erreurs nulles : ils répartissent les écarts de façon à minimiser leur somme quadratique sur l'ensemble des données.
V — Une formule qui vaut pour tout modèle linéaire injectif
(a) Soit
B∈Mm,n(R)
injective. D'après la question 7(b), la matrice BTB est inversible.
Posons
u=(BTB)−1BTz.
Alors
BT(Bu−z)=0.
Le raisonnement de la question 6, valable sans changement dans Rn, montre que u minimise ∥Bu−z∥2. L'injectivité de B assure l'unicité. Ainsi
u=(BTB)−1BTz.
(b) Par définition,
R=(BTB)−1BT.
Donc
RB=(BTB)−1BTB=In.
Ainsi
RB=In.
Si les données sont exactement de la forme
z=Bu0,
alors leur reconstruction vaut
Rz=RBu0=u0.
La formule retrouve donc exactement le paramètre ayant produit les données.
(c) Posons
P=BR.
Alors
P2=BRBR=B(RB)R=BInR=BR=P.
Donc
P2=P.
Comme P=BR, tout vecteur de l'image de P appartient à l'image de B :
Im(P)⊂Im(B).
Réciproquement, si v∈Im(B), il existe u tel que v=Bu. Alors
Pv=BRBu=B(RB)u=Bu=v.
Ainsi v∈Im(P), d'où
Im(P)=Im(B).
(d) Pour z∈Rm, on a déjà
Pz∈Im(B).
Calculons
BT(z−Pz)=BTz−BTBRz=BTz−BTB(BTB)−1BTz=0.
Pour tout u∈Rn,
⟨z−Pz,Bu⟩=uTBT(z−Pz)=0.
Ainsi
z−Pz⊥Im(B).
Le vecteur Pz appartient à Im(B) et l'écart z−Pz lui est orthogonal. Par définition,
Pz est la projection orthogonale de z sur Im(B).
La formule des moindres carrés n'est donc pas seulement une recette de calcul : elle réalise la projection orthogonale des données sur l'ensemble des valeurs que le modèle peut produire.
Sources
[SOURCE] Gilbert Strang — Projection Matrices and Least Squares. Lien direct
[SOURCE] NIST/SEMATECH — Linear Least Squares Regression. Lien direct