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Corrigé détaillé · Terminale · spécialité maths

Trop d’entiers pour trop peu de nombres premiers

Après avoir cherché le sujet, comparez votre démarche avec cette correction et repérez les écarts de méthode, de précision ou de rédaction.

Le cœur de la preuve consiste à séparer, dans les exposants des facteurs premiers, ce qui peut entrer dans un carré et ce qui reste. L'hypothèse d'un nombre fini de nombres premiers transforme ensuite ces restes en un nombre fini de choix binaires. Le dénombrement obtenu devient incompatible avec l'existence de tous les entiers 1,,N1,\ldots,N dès que NN est choisi assez grand.

Résultat fourni dans le sujet. Tout entier n2n\ge 2 peut s'écrire comme un produit de nombres premiers. L'unicité de cette décomposition n'est pas nécessaire à la preuve présentée ici.

I — Mettre de côté les carrés

(a) Pour 7272, on écrit

72=23×32=2(22×32)=2(2×3)2.72=2^3\times3^2 =2\,(2^2\times3^2) =2\,(2\times3)^2.

Ainsi, on peut prendre

a=2,b=6.a=2, \qquad b=6.

Le facteur a=2a=2 est bien un produit de nombres premiers distincts.

Pour 540540,

540=22×33×5=(3×5)(22×32)=15(2×3)2.540=2^2\times3^3\times5 =(3\times5)\,(2^2\times3^2) =15\,(2\times3)^2.

On peut donc prendre

a=15=3×5,b=6.a=15=3\times5, \qquad b=6.

Là encore, les facteurs premiers de aa sont distincts.

(b) Dans 72=23×3272=2^3\times3^2, l'exposant de 22 est impair et celui de 33 est pair. Le seul nombre premier qui reste dans aa est donc 22. Dans 540=22×33×51540=2^2\times3^3\times5^1, les exposants impairs sont ceux de 33 et de 55 ; ce sont précisément les deux facteurs premiers présents dans a=3×5a=3\times5.

[IDÉE] Chaque paire de facteurs identiques peut être absorbée dans un carré. Pour un nombre premier donné, il ne peut donc rester hors du carré que zéro ou un exemplaire. C'est cette alternative binaire qui sera comptée dans la partie II.

Prenons une écriture de n2n\ge2 sous la forme

n=q1e1q2e2qses,n=q_1^{e_1}q_2^{e_2}\cdots q_s^{e_s},

où les qiq_i sont des nombres premiers distincts et les eie_i sont des entiers strictement positifs.

Tout entier eie_i est soit pair, soit impair. On peut donc écrire

ei=2ki+εi,εi{0,1},e_i=2k_i+\varepsilon_i, \qquad \varepsilon_i\in\{0,1\},

avec kiNk_i\in\mathbb N. Alors

qiei=qi2ki+εi=qiεi(qiki)2.q_i^{e_i}=q_i^{2k_i+\varepsilon_i} =q_i^{\varepsilon_i}\bigl(q_i^{k_i}\bigr)^2.

En multipliant ces égalités pour i=1,,si=1,\ldots,s, on obtient

n=(q1ε1qsεs)(q1k1qsks)2.n= \left(q_1^{\varepsilon_1}\cdots q_s^{\varepsilon_s}\right) \left(q_1^{k_1}\cdots q_s^{k_s}\right)^2.

On pose donc

a=q1ε1qsεs,b=q1k1qsks.a=q_1^{\varepsilon_1}\cdots q_s^{\varepsilon_s}, \qquad b=q_1^{k_1}\cdots q_s^{k_s}.

Comme chaque εi\varepsilon_i vaut 00 ou 11, chaque nombre premier qiq_i apparaît au plus une fois dans aa. Ainsi aa est un produit de nombres premiers distincts et

n=ab2.\boxed{n=ab^2}.

Pour n=1n=1, il suffit de prendre

a=1,b=1,a=1, \qquad b=1,

ce qui donne bien 1=1×121=1\times1^2.

[IDÉE] Nous avons utilisé la parité des exposants, mais pas l'unicité de la factorisation. Une seule écriture en produit de nombres premiers suffit pour construire un couple (a,b)(a,b).

II — Un choix binaire par nombre premier

On suppose maintenant, par l'absurde, que les seuls nombres premiers sont

p1,p2,,pr.p_1,p_2,\ldots,p_r.

(a) Pour un mot binaire (ε1,,εr)(\varepsilon_1,\ldots,\varepsilon_r), la quantité

A(ε1,,εr)=p1ε1prεrA(\varepsilon_1,\ldots,\varepsilon_r) =p_1^{\varepsilon_1}\cdots p_r^{\varepsilon_r}

contient exactement les nombres premiers pip_i pour lesquels εi=1\varepsilon_i=1.

Or, dans la construction de la partie I, aa est un produit de nombres premiers distincts. Sous l'hypothèse que p1,,prp_1,\ldots,p_r sont tous les nombres premiers, chacun des facteurs de aa appartient donc à cette liste. Il existe ainsi au moins un mot binaire qui produit cette valeur de aa.

Le mot (0,,0)(0,\ldots,0) donne

A(0,,0)=p10pr0=1.A(0,\ldots,0)=p_1^0\cdots p_r^0=1.

Il correspond au cas où aucun nombre premier ne reste hors du carré.

(b) Pour chacune des rr positions du mot, deux choix sont possibles : 00 ou 11. Par le principe multiplicatif, le nombre de mots est donc

2×2××2r facteurs=2r.\underbrace{2\times2\times\cdots\times2}_{r\ \text{facteurs}}=2^r.

Chaque mot produit une valeur de AA. Il peut éventuellement arriver que deux descriptions conduisent à la même valeur numérique ; nous n'avons pas besoin de l'exclure. Une telle coïncidence ne ferait que diminuer le nombre de valeurs distinctes obtenues.

Par conséquent,

il existe au plus 2r valeurs possibles pour a.\boxed{\text{il existe au plus }2^r\text{ valeurs possibles pour }a.}

[IDÉE] C'est ici que le problème devient réellement combinatoire : le choix de aa est codé par un mot binaire de longueur rr, exactement comme une partie d'un ensemble à rr éléments peut être codée par ses indicatrices 00 ou 11.

III — Combien d'entiers peut-on alors fabriquer ?

On fixe N1N\ge1 et on considère un entier nn vérifiant 1nN1\le n\le N. D'après la partie I, il possède une représentation n=ab2n=ab^2 avec a1a\ge1 et b1b\ge1.

(a) Comme a1a\ge1, on a

b2ab2=nN.b^2\le ab^2=n\le N.

Les deux membres étant positifs, on peut prendre les racines carrées :

bN.\boxed{b\le\sqrt N}.

(b) bb est un entier strictement positif. Les valeurs possibles de bb sont donc parmi

1,2,,N.1,2,\ldots,\lfloor\sqrt N\rfloor.

Il y en a au plus

N.\boxed{\lfloor\sqrt N\rfloor}.

(a) Nous disposons de deux majorations indépendantes :

  • au plus 2r2^r choix pour aa ;
  • au plus N\lfloor\sqrt N\rfloor choix pour bb.

Par le principe multiplicatif, le nombre de couples possibles (a,b)(a,b) est donc au plus

2rN.\boxed{2^r\lfloor\sqrt N\rfloor}.

(b) À chaque couple (a,b)(a,b) correspond un seul entier, à savoir ab2ab^2. En revanche, pour obtenir une majoration, nous n'avons pas besoin que deux couples différents donnent nécessairement deux entiers différents.

En effet, s'il y a des coïncidences, par exemple si deux couples différents produisaient la même valeur, ces deux couples ne fourniraient qu'un seul entier distinct au lieu de deux. Les coïncidences peuvent donc seulement faire diminuer le nombre d'entiers distincts représentés.

Ainsi,

#{entiers distincts repreˊsenteˊs}#{couples (a,b)}.\boxed{\#\{\text{entiers distincts représentés}\} \le \#\{\text{couples }(a,b)\}.}

[IDÉE] Pour majorer un nombre d'objets, une représentation non injective ne pose aucun problème : plusieurs descriptions d'un même objet font seulement surestimer le nombre d'objets.

(c) Sous notre hypothèse, tous les entiers

1,2,,N1,2,\ldots,N

doivent être représentés. Il y a exactement NN entiers dans cette liste. D'après les questions précédentes, leur nombre ne peut pourtant pas dépasser le nombre de couples disponibles. On doit donc avoir

N2rN.N\le 2^r\lfloor\sqrt N\rfloor.

Comme

NN,\lfloor\sqrt N\rfloor\le\sqrt N,

on obtient la condition nécessaire

N2rN2rN.\boxed{N\le2^r\lfloor\sqrt N\rfloor\le2^r\sqrt N.}

Cette inégalité devrait donc être vraie pour tout entier N1N\ge1 si l'hypothèse « il n'existe que rr nombres premiers » était correcte.

IV — Choisir une borne qui fait craquer l'hypothèse

Nous voulons rendre impossible la condition obtenue à la question 5, c'est-à-dire chercher un entier NN tel que

N>2rN.N>2^r\sqrt N.

On cherche NN sous la forme d'un carré parfait :

N=M2,MN.N=M^2, \qquad M\in\mathbb N^*.

Alors N=M\sqrt N=M, donc l'inégalité souhaitée devient

M2>2rM.M^2>2^rM.

Puisque M>0M>0, on peut diviser par MM :

M>2r.M>2^r.

Il suffit donc de choisir un entier strictement supérieur à 2r2^r. Le choix le plus simple est

M=2r+1.\boxed{M=2^r+1}.

On prend alors

N=(2r+1)2.\boxed{N=(2^r+1)^2}.

Pour ce choix,

N=2r+1\sqrt N=2^r+1

et

2rN=2r(2r+1)<(2r+1)(2r+1)=N,2^r\sqrt N=2^r(2^r+1)< (2^r+1)(2^r+1)=N,

car 2r<2r+12^r<2^r+1.

[IDÉE] Le carré parfait n'est pas une valeur magique. Il est choisi parce qu'il transforme la comparaison avec N\sqrt N en une simple comparaison entre MM et 2r2^r.

V — Trop d'entiers

Pour

N=(2r+1)2,N=(2^r+1)^2,

on a exactement

N=2r+1.\lfloor\sqrt N\rfloor=2^r+1.

Le nombre maximal de couples (a,b)(a,b) disponibles est donc

2rN=2r(2r+1).2^r\lfloor\sqrt N\rfloor =2^r(2^r+1).

Mais

N=(2r+1)2.N=(2^r+1)^2.

Comparons les deux nombres :

N2r(2r+1)=(2r+1)22r(2r+1).N-2^r(2^r+1) =(2^r+1)^2-2^r(2^r+1).

On factorise par 2r+12^r+1 :

N2r(2r+1)=(2r+1)((2r+1)2r)=2r+1>0.N-2^r(2^r+1) =(2^r+1)\bigl((2^r+1)-2^r\bigr) =2^r+1>0.

Ainsi,

2rN<N.\boxed{2^r\lfloor\sqrt N\rfloor<N.}

Nous arrivons à deux affirmations incompatibles :

  • il existe NN entiers distincts 1,2,,N1,2,\ldots,N, et chacun doit posséder une représentation n=ab2n=ab^2 ;
  • il existe strictement moins de NN couples (a,b)(a,b) disponibles pour produire ces entiers.

Même en autorisant qu'un même entier possède plusieurs représentations, moins de NN couples ne peuvent pas produire NN valeurs distinctes.

La contradiction provient uniquement de l'hypothèse selon laquelle il n'existerait que les rr nombres premiers p1,,prp_1,\ldots,p_r. Cette hypothèse est donc fausse.

L’ensemble des nombres premiers est infini.\boxed{\text{L'ensemble des nombres premiers est infini.}}

[IDÉE] La stratégie est très différente d'une preuve qui construit un entier obligeant à faire apparaître un nouveau facteur premier. Ici, on ne cherche aucun nouveau premier : on montre qu'un nombre fini de premiers offrirait trop peu de configurations pour représenter tous les entiers.

Repère historique

En 1938, Paul Erdős publie un article consacré à un résultat plus fort que la seule infinité des nombres premiers : la divergence de la somme de leurs inverses. Son premier argument utilise explicitement l'idée centrale de ce DM : écrire un entier comme le produit d'un carré et d'un entier sans facteur carré, puis compter les possibilités.

Ce même comptage fournit déjà une information quantitative. Si π(N)\pi(N) désigne le nombre de nombres premiers inférieurs ou égaux à NN, on obtient N2π(N)NN\le 2^{\pi(N)}\sqrt N, donc

π(N)lnN2ln2.\pi(N)\ge \frac{\ln N}{2\ln 2}.

La borne est très grossière, mais elle montre que l'argument force déjà le nombre de nombres premiers à croître avec NN.

Sources

[SOURCE] Paul Erdős, Über die Reihe 1/p\sum 1/p, Mathematica (Zutphen) B 7 (1938), p. 1-2. L'article original contient la décomposition « carré × partie sans facteur carré » et le comptage qui inspire directement le mécanisme du DM. Lien direct

[SOURCE] Martin Aigner et Günter M. Ziegler, Proofs from THE BOOK, chapitre « Six proofs of the infinity of primes », 6e édition, Springer, 2018. L'ouvrage replace les arguments de dénombrement parmi plusieurs stratégies réellement différentes pour démontrer l'infinité des nombres premiers. Lien direct