Corrigé détaillé · Reprendre les maths
Des premiers calculs à une preuve générale · Divisibilité · Nombres premiers · Raisonnement logique
Les nombres premiers s’arrêtent-ils un jour ?
Après avoir cherché le sujet, comparez votre démarche avec cette correction et repérez les écarts de méthode, de précision ou de rédaction.
Ce corrigé reprend le raisonnement étape par étape. Les encadrés « À retenir » isolent les résultats essentiels, et les encadrés « Idée » mettent en évidence les mécanismes qui seront réutilisés plus loin.
I — Retrouver quelques repères
Dire que divise signifie qu'il existe un entier tel que
Autrement dit, la division de par doit « tomber juste » : le quotient doit être un entier, ou, si l'on effectue une division euclidienne, le reste doit être nul.
Pour , et , on trouve immédiatement
Les nombres , et divisent donc .
Regardons maintenant et . Les divisions euclidiennes donnent
Dans le premier cas, le quotient est et le reste est ; dans le second, le quotient est et le reste est . Les restes ne sont pas nuls. Cela signifie qu'il n'existe pas d'entier tel que , ni d'entier tel que .
On peut dire la même chose avec la division ordinaire : et ne sont pas des entiers.
À retenir — , et divisent ; et ne divisent pas .
[IDÉE] Trois formulations disent ici la même chose : « divise », « est un entier », « dans la division euclidienne de par , le reste est ». Suivant la situation, on peut utiliser la formulation la plus pratique.
Commençons par distinguer deux types de vérification.
- Pour montrer qu'un entier est composé, il suffit de trouver une seule factorisation en deux entiers strictement supérieurs à .
- Pour montrer qu'un entier est premier, il faut au contraire vérifier qu'aucun entier de à ne le divise. C'est une vérification finie : il n'y a qu'un nombre fini de candidats à tester.
Pour , les seuls candidats autres que et sont . On peut effectuer les divisions euclidiennes :
Aucun reste n'est nul. Aucun des entiers ne divise donc . Ses seuls diviseurs positifs sont et : est premier.
Pour , une seule égalité suffit :
Comme et , possède des diviseurs autres que et lui-même : il est composé.
Pour , on pourrait de la même manière tester successivement les divisions de par
Aucune ne donne un quotient entier, c'est-à-dire qu'aucune division euclidienne n'a un reste nul. Il n'y a donc pas de diviseur positif de autre que et : est premier. Nous ne recopions pas ici les quinze divisions, mais c'est bien cette vérification finie qui justifie l'affirmation.
Enfin,
donc est composé.
À retenir — et sont premiers ; et sont composés.
[IDÉE] Il existe des méthodes qui réduisent fortement le nombre de divisions nécessaires pour tester si un entier est premier. Pour le raisonnement présent, il suffit de savoir que la vérification porte sur un nombre fini de candidats.
II — Un nombre premier finit toujours par apparaître
(a) Nous devons d'abord justifier deux choses : qu'il existe bien au moins un diviseur de strictement supérieur à , puis que l'on peut parler du plus petit d'entre eux.
Puisque est un entier strictement supérieur à , on a
Ainsi divise . Le nombre lui-même est donc un diviseur de strictement supérieur à : la liste que nous considérons n'est pas vide.
Ensuite, un diviseur positif de ne peut pas être plus grand que . En effet, si divise , alors il existe un entier positif tel que
Comme , on a nécessairement .
Tous les diviseurs positifs de sont donc pris parmi la liste finie
Les diviseurs strictement supérieurs à forment ainsi une liste finie et non vide. Dans une liste finie non vide de nombres entiers, on peut toujours repérer le plus petit élément. C'est ce plus petit diviseur que nous appelons .
[IDÉE] Exemple : si , les diviseurs positifs sont . Ceux qui sont strictement supérieurs à sont , et le plus petit est . Le raisonnement précédent garantit que cette situation — une liste finie non vide avec un plus petit élément — existe pour tout entier .
(b) Supposons maintenant que soit composé. Cela signifie qu'il peut s'écrire comme un produit de deux entiers strictement supérieurs à :
Le sujet nous place dans le cas .
Comme divise , il existe un entier tel que
En remplaçant par , on obtient
Par associativité de la multiplication,
Or et sont des entiers, donc leur produit est encore un entier. Nous avons donc écrit sous la forme
C'est exactement la définition de « divise ». Ainsi divise .
[IDÉE] On vient d'utiliser une propriété très naturelle : si divise et si divise , alors divise . L'égalité permet de la retrouver directement.
(c) Nous avons trouvé un diviseur de tel que
Mais avait précisément été choisi comme le plus petit diviseur de strictement supérieur à . Il ne peut donc pas exister un autre diviseur de strictement compris entre et .
Nous obtenons une contradiction. L'hypothèse « est composé » est donc impossible. Comme , la seule possibilité restante est que soit premier.
À retenir — Tout entier strictement supérieur à possède au moins un diviseur premier.
[IDÉE] Ce résultat est essentiel pour la suite. Nous n'aurons jamais besoin de savoir à l'avance si le nombre construit est premier. Il suffira de savoir qu'étant strictement supérieur à , il possède quelque part au moins un diviseur premier.
III — Une expérience qui fonctionne... puis qui nous piège
On a
Les nombres , et divisent donc tous .
Il y a deux manières complémentaires de voir qu'ils ne divisent pas .
Première lecture : les divisions euclidiennes
Effectuons les divisions euclidiennes de par , et :
Pour la division par , le quotient est et le reste est ; pour la division par , le quotient est et le reste est ; pour la division par , le quotient est et le reste est .
Dans les trois cas, le reste vaut et non . Par le critère rappelé à la question 1, cela signifie que , et ne divisent pas .
Deuxième lecture : la différence de deux multiples
Cette seconde lecture est celle qui sera utile pour généraliser.
Prenons par exemple . Nous savons que divise . Supposons, pour voir ce qui se passerait, que divise aussi . Il existerait alors deux entiers et tels que
En soustrayant les deux égalités,
Donc . Comme est un entier, cela signifierait que divise , ce qui est impossible : aucun multiple entier de ne vaut .
Le même raisonnement vaut avec ou à la place de .
À retenir — , et ne divisent pas .
[IDÉE] Le mécanisme général est maintenant explicite : si un entier divise un nombre , il ne peut pas diviser en même temps . S'il divisait les deux, alors il diviserait leur différence , ce qui est impossible.
Comme , le résultat de la partie II garantit que possède au moins un diviseur premier. Appelons ce diviseur premier .
La question 4 nous a montré que , et ne divisent pas . Le nombre premier , qui lui divise , ne peut donc être ni , ni , ni . Il s'agit nécessairement d'un nombre premier absent de la liste de départ.
Dans cet exemple particulier, le nombre est lui-même premier. Comment pourrait-on le vérifier si on voulait le faire complètement ? On testerait les divisions de par tous les entiers
Aucune ne donne un quotient entier, donc aucun de ces entiers ne divise ; ses seuls diviseurs positifs sont alors et . Cette vérification n'est toutefois pas nécessaire au raisonnement principal : l'existence d'au moins un diviseur premier de suffit.
À retenir — À partir de la liste , la construction fait apparaître au moins un nombre premier qui n'était pas dans la liste.
(a) La règle proposée disait : « le produit de plusieurs nombres premiers, puis , est toujours premier ». Pour réfuter une affirmation contenant le mot toujours, un seul contre-exemple suffit. Or
Les deux facteurs et sont strictement supérieurs à , donc cette égalité est une factorisation non triviale de . Le nombre est composé. La règle « toujours premier » est donc fausse.
[IDÉE] Attention : Il ne faut pas remplacer la bonne idée par une règle fausse. La construction ne garantit pas que le nombre obtenu soit premier ; elle garantit que les nombres premiers déjà présents dans la liste ne le divisent pas.
(b) On a
donc chacun des six nombres divise : chacun apparaît comme facteur du produit.
Prenons l'un quelconque de ces nombres et appelons-le . Comme divise , il existe un entier tel que
Supposons que divise aussi . Il existerait alors un entier tel que
En soustrayant,
Cela signifierait que divise . Or est un nombre premier, donc , et aucun entier supérieur à ne divise .
Cette contradiction montre que ne divise pas . Comme pouvait désigner n'importe lequel des six nombres de la liste, aucun des six ne divise .
(c) . La partie II garantit donc l'existence d'au moins un diviseur premier de ; appelons-le . Or aucun des six nombres premiers de la liste ne divise . Le diviseur premier ne peut donc être aucun d'eux :
Il existe donc au moins un nombre premier nouveau par rapport à la liste de départ.
La factorisation sert seulement à montrer que est composé. Pour conclure à l'existence d'un diviseur premier nouveau, nous n'avons pas besoin de déterminer lequel : le résultat de la partie II s'en charge.
(d) La formulation correcte de la construction est donc la suivante.
À retenir — Si l'on multiplie les nombres premiers d'une liste finie puis que l'on ajoute , le nombre obtenu possède au moins un diviseur premier qui n'appartient pas à la liste de départ.
IV — La même expérience, quelle que soit la liste
Prenons par exemple les quatre nombres premiers
Leur produit vaut
et nous construisons
Chacun des nombres divise . Prenons l'un d'eux, noté . Si divisait aussi , alors, comme dans la question 4, diviserait la différence
ce qui est impossible puisque . Aucun des quatre nombres premiers de départ ne divise donc .
Comme , la partie II garantit que possède au moins un diviseur premier . Ce ne peut être aucun des quatre nombres premiers de départ, puisqu'aucun d'eux ne divise .
À retenir — La liste n'était donc pas « terminée » : la construction garantit l'existence d'au moins un nombre premier absent de cette liste.
[IDÉE] Le nombre construit n'a toujours pas besoin d'être premier. Avec la liste , on obtient , puis . Le nombre obtenu est composé, mais ses facteurs premiers et sont absents de la liste de départ.
Nous passons maintenant du cas numérique au cas général. Imaginons une liste finie non vide quelconque de nombres premiers, et appelons le produit de tous les nombres de cette liste.
(a) Prenons un nombre premier quelconque de la liste et appelons-le . Puisque apparaît comme l'un des facteurs du produit , on peut écrire
où est le produit des autres facteurs de la liste ; en particulier, est un entier. Cela montre directement que divise .
Supposons maintenant que divise aussi . Il existerait alors un entier tel que
Comme , on peut soustraire les deux égalités :
Le membre de gauche vaut , donc
Or est un entier. Cette égalité dirait donc que divise , ce qui est impossible puisque est premier et donc .
Ainsi ne divise pas . Comme était n'importe quel nombre premier de la liste, aucun nombre premier de la liste ne divise .
[IDÉE] Les lettres ne changent rien au mécanisme. Dans la question 4, valait , valait et pouvait être , ou . Ici, les lettres permettent simplement de refaire le même raisonnement sans choisir une liste particulière.
(b) Le nombre est un produit de nombres premiers positifs, donc . En particulier,
La partie II s'applique : possède au moins un diviseur premier. Appelons ce diviseur premier .
(c) Nous savons deux choses :
- divise ;
- aucun nombre premier de la liste de départ ne divise .
Si appartenait à la liste de départ, il serait précisément l'un des nombres premiers que nous venons de montrer incapables de diviser . C'est impossible. Donc n'appartient pas à la liste.
À retenir — À partir de n'importe quelle liste finie non vide de nombres premiers, on peut toujours trouver au moins un nombre premier qui n'est pas dans cette liste.
Cette phrase est la clé du problème : aussi longue soit-elle, une liste finie de nombres premiers peut toujours être dépassée.
V — Peut-il alors exister un dernier nombre premier ?
Supposons qu'il n'existe qu'un nombre fini de nombres premiers.
Le mot fini signifie qu'il existe un entier donnant leur nombre total. On pourrait alors, au moins en principe, tous les ranger dans une liste
Cette notation ne dit pas que nous connaissons effectivement ces nombres ni que la liste est courte ; elle exprime seulement l'hypothèse selon laquelle il y en aurait un nombre fini et que la liste serait complète.
Appliquons la question 8 à cette liste supposée contenir tous les nombres premiers. Posons
et considérons .
La question 8 montre que possède un diviseur premier qui n'appartient pas à la liste .
Mais la liste avait été supposée complète. Dire qu'elle contient tous les nombres premiers signifie précisément que tout nombre premier, donc , devrait appartenir à cette liste.
Nous sommes donc forcés d'affirmer simultanément :
- est un nombre premier, donc il devrait être dans la liste complète ;
- n'est pas dans cette liste, d'après la construction.
Ces deux affirmations sont incompatibles. C'est la contradiction recherchée.
À retenir — L'hypothèse « il n'existe qu'un nombre fini de nombres premiers » est impossible. Il existe donc une infinité de nombres premiers.
[IDÉE] Une contradiction n'est pas un calcul faux : c'est le signe que l'hypothèse de départ ne peut pas être vraie, parce qu'elle conduit logiquement à deux conclusions incompatibles.
Voici une rédaction autonome possible, suivie d'une lecture détaillée.
Supposons, par l'absurde, qu'il n'existe qu'un nombre fini de nombres premiers. On peut alors les écrire tous dans une liste finie
Considérons leur produit
et le nombre
Pour chaque nombre premier de la liste, divise puisque est l'un des facteurs du produit .
Supposons que divise aussi . Il existe alors des entiers et tels que
En soustrayant,
Comme est entier, cela signifierait que divise , ce qui est impossible puisque . Ainsi aucun nombre premier de la liste ne divise .
Or . D'après le résultat démontré à la partie II, tout entier strictement supérieur à possède au moins un diviseur premier. Il existe donc un nombre premier qui divise .
Puisqu'aucun nombre premier de la liste ne divise , le nombre premier n'appartient pas à la liste. Nous avons donc construit un nombre premier absent de la liste supposée contenir tous les nombres premiers. C'est une contradiction.
Par conséquent, il n'existe pas de liste finie contenant tous les nombres premiers. Il existe donc une infinité de nombres premiers.
Comment lire cette preuve sans perdre le fil ?
La démonstration comporte cinq mouvements.
- On suppose le contraire du résultat recherché : il n'y aurait qu'un nombre fini de nombres premiers.
- Cette hypothèse permet d'imaginer une liste finie complète .
- On fabrique le produit de tous les nombres de la liste, puis le nombre voisin .
- Aucun nombre premier de la liste ne divise , mais possède malgré tout un diviseur premier .
- Ce devrait être dans la liste parce qu'elle est supposée complète, et il ne peut pas y être parce qu'il divise . Contradiction.
[IDÉE] Attention : La contradiction ne vient jamais de l'affirmation « est premier ». Cette affirmation est fausse en général. La preuve utilise seulement le fait, démontré en partie II, que possède au moins un diviseur premier.
Un exemple miniature avant de relire les lettres
Imaginons, à tort, que les seuls nombres premiers soient , et . Leur produit vaut , puis on construit .
Les divisions euclidiennes
montrent qu'aucun des trois nombres de la prétendue liste complète ne divise . Pourtant possède un diviseur premier. Ce diviseur premier est nécessairement hors de la liste : la liste ne pouvait donc pas être complète.
La preuve générale fait exactement la même chose. Elle remplace simplement par une liste finie quelconque et par leur produit .
Un très ancien raisonnement
La preuve moderne est souvent présentée sous forme de raisonnement par l'absurde. Le texte d'Euclide, au livre IX, proposition 20 des Éléments, est organisé un peu différemment : il part d'une collection donnée de nombres premiers et montre directement qu'on peut en trouver davantage. Le coeur mathématique est le même : une collection finie ne peut jamais épuiser tous les nombres premiers.
La dernière surprise du sujet
Une infinité de nombres premiers ne signifie pas qu'ils apparaissent à intervalles réguliers. Par exemple,
sont cinq nombres composés consécutifs, car
Pour chacun d'eux, une factorisation non triviale suffit à montrer qu'il est composé.
Il n'y a aucune contradiction avec l'infinité des nombres premiers. « Il existe une infinité de nombres premiers » signifie qu'il n'existe pas de dernier nombre premier. Cette affirmation n'impose pas qu'ils soient régulièrement espacés. Un autre problème pourra montrer comment construire des suites de nombres composés consécutifs aussi longues que l'on veut.
Sources
[SOURCE] Euclide, Éléments, livre IX, proposition 20, traduction anglaise de T. L. Heath, Perseus Digital Library — Lien direct
[SOURCE] Euclide, Éléments, livre VII, proposition 31, traduction anglaise de T. L. Heath — Lien direct