I — Mesurer un ensemble à l'échelle ε
(a) Si F={x1,…,xm}, chaque point peut être recouvert par un intervalle de longueur ε. On obtient donc Nε(F)≤m. Comme F est non vide, tout recouvrement utilise au moins un intervalle, donc Nε(F)≥1. Ainsi
1≤Nε(F)≤m.
(b) On peut recouvrir [0,1] par les intervalles
[0,ε], [ε,2ε],…
jusqu'à dépasser 1. Il suffit de ⌈1/ε⌉ intervalles ; en particulier
Nε([0,1])≤⌈ε1⌉≤ε1+1≤ε1+2.
(c) Considérons les points
0, 2ε, 4ε,…, 2kε
qui appartiennent à [0,1], avec k=⌊1/(2ε)⌋. Deux de ces points sont à distance au moins 2ε>ε ; un intervalle de longueur ε ne peut donc en contenir deux. Il faut au moins k+1 intervalles. Pour 0<ε≤1/2,
k+1>2ε1.
On peut donc prendre c=1/2 :
Nε([0,1])≥2ε1.
(a) Pour un ensemble fini non vide F de cardinal m, les estimations précédentes donnent
0≤−logεlogNε(F)≤−logεlogm.
Le membre de droite tend vers 0, donc
dimB(F)=0.
Pour [0,1], les estimations précédentes donnent, pour ε assez petit,
−logεlog(1/(2ε))≤−logεlogNε([0,1])≤−logεlog(1/ε+2).
Les deux termes extrêmes tendent vers 1. Par encadrement,
dimB([0,1])=1.
(b) La minoration est immédiate : Nε(A)≥1, donc le quotient qui définit la dimension est positif ou nul. Pour la majoration, comme A est borné, il existe un intervalle [−M,M] qui le contient. On peut recouvrir cet intervalle par au plus
ε2M+2
intervalles de longueur ε. Ainsi
Nε(A)≤ε2M+2.
En prenant les logarithmes et le limsup,
dimB(A)≤1.
Donc
0≤dimB(A)≤1.
(c) Posons δ=cε. Lorsque ε→0+, on a aussi δ→0+, et
−logεlogNcε(A)=−logδlogNδ(A)⋅−logδ+logc−logδ.
Le second facteur tend vers 1. Le premier est borné supérieurement à long terme grâce à la majoration dimB(A)≤1 établie ci-dessus. Par conséquent, multiplier par le second facteur ne change pas le limsup :
ε→0+limsup−logεlogNcε(A)=dimB(A).
La dimension ignore donc les changements d'échelle par un facteur multiplicatif constant.
[IDÉE] Cette stabilité est le petit lemme technique qui permettra plus loin de remplacer ε par ε/(2R) sans modifier l'exposant asymptotique.
II — Une infinité de points peut avoir une dimension nulle
(a) Posons
k=⌈logqlog(1/ε)⌉.
Alors q−k≤ε. Les termes 1,q−1,…,q−(k−1) peuvent être recouverts séparément, tandis que toute la queue
{q−k,q−(k+1),…}
est contenue dans [0,ε]. Ainsi
Nε(Gq)≤k+1≤2+logqlog(1/ε).
(b) On obtient
0≤dimB(Gq)≤ε→0+limsuplog(1/ε)log(2+logqlog(1/ε)).
Le numérateur est de l'ordre de loglog(1/ε) et le dénominateur de l'ordre de log(1/ε) ; leur quotient tend vers 0. Donc
dimB(Gq)=0.
[IDÉE] La différence essentielle est une différence de vitesse : pour une suite géométrique, atteindre l'échelle ε ne demande qu'un nombre de termes proportionnel à log(1/ε).
III — Multiplier des ensembles sans faire exploser leur dimension
(a) Comme A et B sont bornés, on choisit R≥1 tel que ∣x∣≤R pour tout x∈A∪B. Posons η=ε/(2R). Pour a,a′∈A et b,b′∈B vérifiant ∣a−a′∣≤η et ∣b−b′∣≤η, on écrit
ab−a′b′=a(b−b′)+b′(a−a′).
Ainsi
∣ab−a′b′∣≤∣a∣∣b−b′∣+∣b′∣∣a−a′∣≤Rη+Rη=2R2Rε=ε.
(b) Prenons un recouvrement de A par Nη(A) intervalles Ii de longueur η, et un recouvrement de B par Nη(B) intervalles Jj de longueur η. L'estimation précédente montre que le diamètre de
(A∩Ii)(B∩Jj)
est au plus ε. Tout sous-ensemble de R de diamètre au plus ε est contenu dans un intervalle de longueur ε. Les ensembles précédents, lorsque i et j varient, recouvrent AB : si ab∈AB, alors a appartient à un certain Ii et b à un certain Jj. Il y a au plus
Nη(A)Nη(B)
paires (i,j). On obtient donc
Nε(AB)≤Nε/(2R)(A)Nε/(2R)(B).
[IDÉE] On a ici formulé le recouvrement avec les intersections A∩Ii et B∩Jj. Cela garantit que les facteurs utilisés sont effectivement bornés par R, ce qui rend l'estimation complètement explicite.
(a) En prenant les logarithmes dans l'inégalité de recouvrement obtenue ci-dessus,
−logεlogNε(AB)≤−logεlogNε/(2R)(A)+−logεlogNε/(2R)(B).
En prenant le limsup et en utilisant
limsup(xε+yε)≤limsupxε+limsupyε,
puis l'invariance par changement d'échelle constant avec c=1/(2R), on obtient
dimB(AB)≤dimB(A)+dimB(B).
(b) Pour r=2, l'inégalité vient d'être établie. Supposons le résultat vrai pour r−1 ensembles. Alors
dimB(A1⋯Ar)=dimB((A1⋯Ar−1)Ar)≤dimB(A1⋯Ar−1)+dimB(Ar)≤i=1∑rdimB(Ai).
Ainsi
dimB(A1⋯Ar)≤i=1∑rdimB(Ai).
(c) Si chaque Ai a dimension supérieure de boîte nulle, alors la majoration précédente donne
0≤dimB(A1⋯Ar)≤0.
Donc
dimB(A1⋯Ar)=0.
IV — Ce que prédirait un nombre fini de nombres premiers
(a) Supposons que les seuls nombres premiers soient p1,…,pr. Montrons d'abord
E⊂Ap1⋯Apr.
Soit 1/n∈E. Si n=1, on prend tous les exposants nuls. Si n≥2, l'existence d'une factorisation première donne des entiers e1,…,er≥0 tels que
n=p1e1⋯prer.
Alors
n1=p1−e1⋯pr−er,
et chaque facteur pi−ei appartient à Api. Donc 1/n appartient au produit d'ensembles.
Réciproquement, soit
x∈Ap1⋯Apr.
Il existe e1,…,er≥0 tels que
x=p1−e1⋯pr−er=p1e1⋯prer1.
Le dénominateur est un entier strictement positif ; donc x∈E. Ainsi
E=Ap1⋯Apr.
(b) Chaque Api est un ensemble Gq avec q=pi>1. D'après l'étude des suites géométriques,
dimB(Api)=0.
La sous-additivité pour les produits finis donne alors
dimB(E)=0
sous l'hypothèse qu'il n'existe qu'un nombre fini de nombres premiers.
[IDÉE] C'est le basculement central de la preuve : l'arithmétique ne fournit plus un entier auxiliaire comme chez Euclide ; elle impose une décomposition géométrique de tout l'ensemble des inverses des entiers.
V — La géométrie réelle de E={1/n}
(a) Pour 1≤n≤m−1,
n1−n+11=n(n+1)1.
Ces écarts décroissent avec n ; le plus petit écart entre deux termes consécutifs de
1,21,…,m1
vaut donc
(m−1)m1.
Or
(m−1)m1>m(m+1)1=εm.
Deux points distincts de la liste sont ainsi séparés par une distance strictement supérieure à εm. Un intervalle de longueur εm ne peut en contenir deux.
(b) Il faut donc au moins m intervalles pour recouvrir les m premiers points, et a fortiori pour recouvrir E :
Nεm(E)≥m.
Comme εm→0,
dimB(E)≥m→∞limsup−logεmlogNεm(E)≥m→∞limlogm+log(m+1)logm=21.
Ainsi
dimB(E)≥21.
[IDÉE] Cette seule minoration suffit à la preuve de l'infinité des nombres premiers. Saito rappelle dans son article la valeur exacte dimB(E)=1/2, mais son argument n'a besoin de redémontrer que cette minoration. La majoration suivante est un complément du présent DM.
(a) Fixons 0<ε<1 et posons
m=⌈ε−1/2⌉.
On recouvre séparément les m premiers points de E. Les autres points appartiennent à
[0,m+11],
qui peut être recouvert par au plus
⌈(m+1)ε1⌉
intervalles de longueur ε. Par conséquent
Nε(E)≤m+⌈(m+1)ε1⌉.
Comme m≤ε−1/2+1 et (m+1)−1≤m−1≤ε1/2,
Nε(E)≤2ε−1/2+2.
On peut donc prendre, par exemple, C=4 pour tout ε assez petit.
(b) La majoration précédente donne
dimB(E)≤ε→0+limsup−logεlog(Cε−1/2)=21.
Avec la minoration obtenue précédemment,
dimB(E)=21.
(a) Supposons qu'il n'existe qu'un nombre fini de nombres premiers p1,…,pr. Pour chaque i, posons
Api={1,pi−1,pi−2,…}.
Chacun de ces ensembles a une dimension supérieure de boîte nulle, car son nombre de recouvrement croît au plus logarithmiquement lorsque l'échelle tend vers 0. L'existence d'une décomposition de tout entier en produit de nombres premiers donne
E={n1:n≥1}=Ap1⋯Apr.
La sous-additivité de la dimension supérieure de boîte pour les produits finis entraîne
dimB(E)≤i=1∑rdimB(Api)=0,
donc dimB(E)=0. Mais l'étude directe de E donne
dimB(E)=21.
Contradiction. Ainsi
l’ensemble des nombres premiers est infini.
(b) Non. Pour obtenir l'inclusion
E⊂Ap1⋯Apr,
il suffit que chaque entier positif possède au moins une factorisation en nombres premiers. Réciproquement, tout choix d'exposants e1,…,er≥0 fournit l'inverse de l'entier p1e1⋯prer. L'égalité des ensembles ne demande donc jamais que la factorisation soit unique.
[IDÉE] Le cœur de la preuve est un changement de langage : une hypothèse arithmétique sur les nombres premiers devient une contrainte géométrique sur l'ensemble des inverses des entiers. La mesure directe de cette géométrie rend la contrainte impossible.
Prolongement facultatif - indépendant de la preuve principale
(a) Soit f(x)=x−α sur (0,+∞). On a
f′(x)=−αx−α−1.
Par le théorème des accroissements finis, il existe ξn∈(n,n+1) tel que
n−α−(n+1)−α=αξn−α−1.
La fonction x↦x−α−1 étant décroissante,
(n+1)−α−1≤ξn−α−1≤n−α−1.
En multipliant par α>0,
α(n+1)−α−1≤n−α−(n+1)−α≤αn−α−1.
(b) Parmi les m premiers points
1,2−α,…,m−α,
le plus petit écart entre deux points consécutifs est au moins
αm−α−1.
Posons par exemple
εm=2αm−α−1.
Alors un intervalle de longueur εm ne peut contenir deux de ces m points. Donc
Nεm(Eα)≥m.
Ainsi
dimB(Eα)≥m→∞lim−logεmlogm.
Or
−logεm=(α+1)logm−log(α/2),
donc
dimB(Eα)≥α+11.
(c) Fixons 0<ε<1 et
m=⌈ε−1/(α+1)⌉.
Les m premiers points sont recouverts par m intervalles. La queue est contenue dans
[0,(m+1)−α],
et nécessite au plus
εm−α+1
intervalles. Comme m≥ε−1/(α+1),
εm−α≤εα/(α+1)ε−1=ε−1/(α+1).
De plus,
m≤ε−1/(α+1)+1.
Donc
Nε(Eα)≤2ε−1/(α+1)+2.
En passant au limsup,
dimB(Eα)≤α+11.
Avec la minoration précédente,
dimB(Eα)=α+11.
[IDÉE] Ce prolongement montre que la valeur 1/2 n'est pas accidentelle : elle correspond au cas α=1 de la loi générale dimB{n−α}=1/(α+1). Cette généralisation n'intervient cependant pas dans la preuve de l'infinité des nombres premiers.
Sources
[SOURCE] Kota Saito, A Fractal Proof of the Infinitude of Primes, Lithuanian Mathematical Journal 59 (2019), no. 3, p. 408–411. DOI : 10.1007/s10986-019-09449-6. C'est la source publiée originale de la preuve : définition par recouvrements de diamètre contrôlé, sous-additivité pour les produits, minoration de la dimension de {1/n} et dimension nulle des suites géométriques.
[SOURCE] Version auteur accessible : arXiv:1810.05955. Dans R, notre formulation par intervalles de longueur ε est équivalente à la formulation de Saito par ensembles de diamètre au plus ε. Le DM adapte en outre la preuve du lemme de produit en travaillant explicitement avec A∩Ii et B∩Jj, puis ajoute une démonstration de la majoration dimB(E)≤1/2.