Corrigé détaillé · Agrégation interne
Tangentes, racines simples, estimation de l’erreur et portée des hypothèses · Méthode de Newton · Suites et convergence · Dérivation et convexité · Estimation de l’erreur · Ordre de convergence · Contre-exemples
Méthode de Newton : convergence locale et contre-exemples
Après avoir cherché le sujet, comparez votre démarche avec cette correction et repérez les écarts de méthode, de précision ou de rédaction.
I — Une itération issue d'une tangente
- Construction géométrique
Pour , on a . La tangente en a pour équation
Ainsi
Elle coupe l'axe des abscisses lorsque
donc à l'abscisse
La relation de récurrence est donc
Sur le croquis, est l'abscisse où la tangente en coupe l'axe horizontal. Une nouvelle tangente est ensuite tracée au point de la courbe d'abscisse . La suite traduit exactement cette construction géométrique.
Point de méthode. La formule n'est pas un procédé algébrique tombé du ciel : elle est la traduction de la linéarisation de au voisinage du point courant.
- Observation numérique
On obtient
puis
Enfin
Avec , les erreurs sont approximativement
Ces valeurs suggèrent à la fois la convergence vers et une accélération spectaculaire de l'erreur. Une conjecture raisonnable est que l'erreur suivante se comporte comme une constante multipliée par le carré de l'erreur précédente.
À ce stade, rien n'est démontré : quatre valeurs numériques ne prouvent ni la convergence de toute la suite, ni une loi asymptotique.
- Convergence dans l'exemple
Pour ,
De même,
Si , alors
et
Ainsi
Comme , une récurrence montre que
tant que . Si un terme vaut , la suite devient constante ; sinon elle est strictement décroissante et minorée par . Elle converge donc vers une limite .
La relation de récurrence et la positivité de donnent, par passage à la limite,
d'où
Comme ,
- Première estimation quadratique
Avec
l'identité précédente donne
Or , donc
On peut prendre
Cette relation est d'une nature entièrement différente d'une simple observation décimale : elle vaut pour tout , et elle montre que, dès que l'erreur est petite, son carré est beaucoup plus petit encore. La rapidité observée à la question 2 est donc expliquée par une identité exacte.
II — De la construction géométrique à un premier théorème global
- Définition générale
La tangente à la courbe de au point d'abscisse , avec , a pour équation
Son intersection avec l'axe des abscisses vérifie
donc
Le domaine de définition de la transformation de Newton est
Pour , on pose
Pour ,
Les points fixes de sont donc exactement les zéros de situés dans ce domaine.
- Un critère global sur un intervalle convexe
Soit . Comme sur , la fonction est strictement croissante. Puisque ,
Il en résulte immédiatement
La convexité fournit l'autre inégalité. La courbe est au-dessus de sa tangente en , donc
Comme ,
Puisque ,
et donc
Ainsi
Partant de , tous les termes restent dans . La suite est décroissante tant qu'elle n'a pas atteint , et minorée par . Elle converge donc vers un réel .
La fonction est continue sur , car ne s'y annule pas. En passant à la limite dans
on obtient
donc . Comme est strictement croissante et , ce zéro est unique :
Le résultat est global sur l'intervalle , du côté droit de la racine : aucun voisinage petit de n'est imposé au point initial.
Le rôle des hypothèses est visible dans les deux inégalités :
- garantit que , que le quotient de Newton est défini et que ;
- la convexité donne, par la position de la courbe par rapport à sa tangente, l'inégalité .
La géométrie empêche donc ici les itérés de « dépasser » la racine vers la gauche.
III — Ce que l'on peut garantir près d'une racine simple
- La fonction d'itération près de la racine
Comme et est continue, il existe un voisinage de sur lequel garde un signe constant et ne s'annule pas.
Sur ,
est de classe . En dérivant,
d'où
Comme ,
et
Ce dernier fait est le mécanisme local essentiel : au voisinage de la racine, la fonction d'itération est beaucoup plus plate qu'une application contractante quelconque.
- Théorème de convergence locale
La fonction est continue au voisinage de et
Fixons par exemple
Il existe , choisi assez petit pour que
et
Pour tout de cet intervalle, le théorème des accroissements finis appliqué à entre et donne
Comme ,
En particulier,
donc
L'intervalle est invariant.
Si y appartient, tous les y appartiennent donc et la suite est bien définie. En outre,
Par récurrence,
Comme ,
et finalement
Stratégie de preuve. On ne cherche pas d'abord à étudier directement la suite. On étudie la fonction d'itération. Le fait permet de rendre contractante sur un voisinage assez petit ; le théorème des accroissements finis transforme cette information différentielle en une estimation sur les itérés.
- Local contre global
Le théorème de la question 6 demande des hypothèses fortes sur tout un intervalle : signe strict de et convexité. En échange, tout point initial de cet intervalle, du côté considéré, converge.
Le théorème de la question 8 ne demande ni convexité globale ni monotonie de sur un grand intervalle. Une racine simple et une régularité locale suffisent. En revanche, il ne garantit la convergence que pour les points initiaux suffisamment proches de .
Rien dans la preuve ne contrôle ce que fait loin de : le dénominateur peut s'annuler, l'itération peut sortir de la zone où , ou la dynamique peut posséder d'autres comportements. La partie V montrera que cette réserve n'est pas seulement technique.
IV — Estimation de l'erreur et ordre de convergence
- Formule exacte de l'erreur à un facteur intermédiaire près
Appliquons Taylor-Lagrange à , entre et . Il existe entre ces deux points tel que
Comme et ,
Ainsi
Or
Par conséquent
Reprenons le segment construit à la question 8, en diminuant si nécessaire. Tous les ainsi que les points appartiennent à . Les fonctions et y sont continues et ne s'y annule pas ; il existe donc
et
Donc
On peut prendre
- Une contraction qui s'accélère
Supposons que la suite n'atteigne pas en un nombre fini d'étapes. Les erreurs sont alors toutes non nulles. D'après la question 10,
Or , donc
À la question 8, on obtenait un facteur de contraction fixe : l'erreur décroissait au moins géométriquement. Ici, le facteur effectif entre deux erreurs successives tend lui-même vers . Plus on approche de la racine, plus la contraction devient forte. C'est le premier signe précis de l'accélération propre à la méthode de Newton près d'une racine simple.
- Ordre exactement
La formule de la question 10 donne, lorsque ,
Comme
et est situé entre et ,
Par continuité de et ,
Sous l'hypothèse , cette limite est finie et strictement positive. Donc
et la convergence est d'ordre exactement .
Si et si les erreurs restent non nulles, la même formule conduit seulement à
Cela exclut l'ordre exactement au sens défini ici, mais ne suffit pas à déterminer un ordre exact supérieur : une régularité et une information supplémentaires sur les dérivées suivantes seraient nécessaires. Il peut aussi arriver que la racine soit atteinte en un nombre fini d'étapes.
Par exemple, pour
on a mais , et
Ainsi, pour petit,
ce qui fait apparaître un comportement cubique plutôt que quadratique.
V — Les limites du théorème
- Un cycle de Newton
On considère
Sa dérivée est
Les deux points critiques sont
Or
et
La fonction tend vers lorsque , puis croît jusqu'au maximum local en , qui est positif. Elle possède donc exactement un zéro sur . Entre les deux points critiques elle reste positive, puisque son minimum local est positif, et elle est ensuite croissante et positive.
De plus,
donc
Comme , on a
donc le zéro est simple.
La fonction de Newton est
En ,
En ,
Par conséquent, si ,
et la suite ne converge pas.
On a donc un polynôme de classe , avec un unique zéro réel simple, pour lequel Newton échoue depuis un point initial où toutes les itérations considérées sont parfaitement définies.
L'affirmation
« Si est suffisamment régulière et possède un zéro réel simple, alors la suite de Newton converge vers ce zéro depuis tout point initial où l'itération est définie »
est donc fausse.
Ce contre-exemple sépare nettement convergence locale et convergence globale.
- Une racine multiple : convergence seulement linéaire
Soit
Pour ,
Donc
Ainsi
Si ,
d'où
Le rapport des erreurs est constant :
Le rapport tend donc vers le nombre : au sens de la définition donnée dans le sujet, la convergence est linéaire (ou d'ordre ). En outre,
puisque . Elle n'est donc pas au moins quadratique.
Ici
La racine n'est pas simple. C'est précisément l'hypothèse qui disparaît, et avec elle le mécanisme
utilisé pour obtenir l'accélération quadratique.
La méthode peut donc encore converger vers une racine multiple, mais la convergence quadratique disparaît ici : elle est remplacée par une convergence linéaire.
- Synthèse des hypothèses
Un énoncé correct est le suivant.
Théorème de convergence locale de Newton.
Soit un intervalle ouvert, et une racine simple de , c'est-à-dire
Alors il existe tel que, pour tout
la suite de Newton
est bien définie, reste dans ce voisinage et converge vers . De plus, il existe tel que
La convergence est donc au moins quadratique. Si, en outre,
et si la racine n'est pas atteinte en un nombre fini d'étapes, alors
et la convergence est d'ordre exactement .
Le rôle des hypothèses se résume ainsi.
\renewcommand{\arraystretch}{1.22} \begin{array}{|>{\raggedright\arraybackslash}p{0.25\linewidth}|>{\raggedright\arraybackslash}p{0.65\linewidth}|} \hline \textbf{Hypothèse ou condition} & \textbf{Rôle} \\ \hline $f'(\alpha)\neq0$ & Rend la racine simple ; garantit que $f'$ reste non nul dans un voisinage ; permet de définir $N_f$ près de $\alpha$ et donne $N_f'(\alpha)=0$. \\ \hline $f\in\mathcal C^2$ près de $\alpha$ & Assure la continuité de $N_f'$ dans la preuve locale et permet Taylor-Lagrange ainsi que l'estimation quadratique. Cette régularité est suffisante pour la preuve donnée ; elle n'est pas revendiquée comme minimale. \\ \hline $x_0$ suffisamment proche de $\alpha$ & Maintient les itérés dans la zone où $N_f$ est contractante et où le dénominateur ne s'annule pas. Le cycle $0\leftrightarrow1$ montre qu'on ne peut pas supprimer cette restriction en général. \\ \hline Convexité sur un intervalle & Dans le critère global de la partie II, empêche les tangentes de produire un itéré situé de l'autre côté de la racine : elle fournit $N_f(x)\geq\alpha$. Elle n'est pas nécessaire au théorème local. \\ \hline $f'$ de signe constant non nul sur l'intervalle & Garantit que l'itération y est définie, que $f$ est strictement monotone et que l'itéré progresse vers la racine dans le critère global. \\ \hline $f''(\alpha)\neq0$ & N'est pas nécessaire à la convergence locale ni à la majoration quadratique ; elle sert à obtenir une limite quadratique strictement positive et donc l'ordre \textbf{exactement} $2$. \\ \hline \end{array}Pour la préparation à l'agrégation
Quatre éléments sont particulièrement réutilisables.
-
Le théorème à savoir formuler proprement. Au voisinage d'une racine simple d'une fonction , Newton est bien défini pour tout point initial suffisamment proche et converge au moins quadratiquement.
-
Le canevas de preuve.
N_f(\alpha)=\alpha,\qquad N_f'(\alpha)=0
puis continuité de $N_f'$, contraction locale par le théorème des accroissements finis, et enfin Taylor-Lagrange pour passer de la convergence à l'estimation quadratique. 3. **La distinction local/global.** La convexité et la monotonie peuvent fournir un théorème global sur un intervalle, mais la régularité et la simplicité de la racine ne suffisent pas à garantir une convergence depuis tout point initial. 4. **Deux contre-exemples à retenir.**p(x)=x^3-2x+2
donne le cycle de Newton $0\leftrightarrow1$, malgré un unique zéro réel simple ; etf(x)=(x-\alpha)^m,\qquad m\geq2,