Les solutions relient les racines de l'unité aux polynômes annulateurs, au polynôme minimal, à la diagonalisabilité et aux matrices réelles d'ordre fini.
I — Racines de l'unité
1.
L'équation z6=1 donne
z=eikπ/3,k=0,…,5.
Les six racines sont donc
1,eiπ/3,e2iπ/3,−1,e−2iπ/3,e−iπ/3.
Dans C[X],
X6−1=k=0∏5(X−eikπ/3).
On regroupe les racines conjuguées :
(X−eiπ/3)(X−e−iπ/3)=X2−X+1,
(X−e2iπ/3)(X−e−2iπ/3)=X2+X+1.
Ainsi,
X6−1=(X−1)(X+1)(X2−X+1)(X2+X+1).
Les deux facteurs quadratiques ont pour discriminant −3 ; ils sont donc irréductibles dans R[X].
2.
Les solutions de zm=1 sont
zk=e2ikπ/m=ωmk,k=0,…,m−1.
Si zk=zℓ, alors
e2iπ(k−ℓ)/m=1,
donc (k−ℓ)/m∈Z. Comme k,ℓ∈{0,…,m−1}, on a ∣k−ℓ∣<m, donc k=ℓ.
Nous avons donc m racines distinctes d'un polynôme unitaire de degré m. Par conséquent,
Xm−1=k=0∏m−1(X−ωmk).
Toutes les racines de Xm−1 sont simples.
3.
On calcule
Pθ(X)=(X−eiθ)(X−e−iθ)=X2−(eiθ+e−iθ)X+1=X2−2cosθX+1.
Son discriminant vaut
Δ=4cos2θ−4=−4sin2θ.
Comme θ∈/πZ, on a sinθ=0, donc Δ<0. Puisque Pθ est de degré 2, il est irréductible dans R[X].
Si m est impair, 1 est la seule racine réelle de Xm−1. Les autres racines se regroupent en couples conjugués :
Xm−1=(X−1)k=1∏(m−1)/2P2kπ/m(X).
Si m est pair, 1 et −1 sont les deux racines réelles :
Xm−1=(X−1)(X+1)k=1∏m/2−1P2kπ/m(X).
Ces formules restent valables pour m=1 et m=2 grâce à la convention sur le produit vide.
II — Une relation polynomiale satisfaite par une matrice
4.
Comme Av=λv, une récurrence donne
Akv=λkv
pour tout k⩾0. Par conséquent,
P(A)v=k=0∑nakAkv=k=0∑nakλkv=P(λ)v.
Ainsi,
P(A)v=P(λ)v.
Si P(A)=0, alors P(λ)v=0. Comme v=0,
P(λ)=0.
Toute valeur propre de A est donc une racine de tout polynôme annulateur de A.
Si Am=Id, le polynôme Xm−1 annule A. Toute valeur propre λ vérifie alors
λm=1.
Les valeurs propres de A sont donc des racines m-ièmes de l'unité. Cela ne signifie pas que toutes les racines m-ièmes de l'unité sont nécessairement valeurs propres de A.
III — Le polynôme minimal
5.
L'espace vectoriel Md(K) est de dimension d2. La famille
Id,A,A2,…,Ad2
contient d2+1 éléments ; elle est donc liée. Il existe des scalaires a0,…,ad2, non tous nuls, tels que
a0Id+a1A+⋯+ad2Ad2=0.
Le polynôme non nul
P(X)=a0+a1X+⋯+ad2Xd2
vérifie alors P(A)=0.
6.
Soit P un polynôme annulateur de A. Effectuons sa division euclidienne par μA :
P=QμA+R,R=0oudegR<degμA.
En évaluant en A,
0=P(A)=Q(A)μA(A)+R(A)=R(A).
Si R=0, alors R serait un polynôme annulateur non nul de degré strictement inférieur à celui de μA, contradiction. Ainsi R=0, donc
μA∣P.
Si ν est un autre polynôme unitaire annulateur de degré minimal, alors μA∣ν. Les deux polynômes ont le même degré et sont unitaires, donc ν=μA. Le polynôme minimal est unique.
7.
Pour
D=(100−1),
on a D2=I2, donc (D−I2)(D+I2)=0. Ainsi μD∣X2−1.
Un polynôme unitaire de degré 1 annihilant D serait de la forme X−a, ce qui imposerait D=aI2, impossible. Donc
μD=X2−1.
Pour
J=(1011),
on a
J−I2=(0010)=0,(J−I2)2=0.
Ainsi
μJ=(X−1)2.
Ces exemples montrent qu'un polynôme annulateur n'est pas automatiquement le polynôme minimal : tout multiple de μA est encore annulateur.
IV — Quand un polynôme force la diagonalisabilité
8.
Pour k∈{1,…,s},
Lj(λk)={1,0,j=k,j=k.
Le polynôme
S(X)=j=1∑sLj(X)−1
est de degré au plus s−1 et possède les s racines distinctes λ1,…,λs. Il est donc nul :
j=1∑sLj=1.
De plus,
(X−λj)Lj(X)=ℓ=j∏(λj−λℓ)P(X).
Le dénominateur est non nul. En évaluant en A,
(A−λjId)Lj(A)=0,
donc
ImLj(A)⊂ker(A−λjId).
Enfin,
Id=j=1∑sLj(A).
Pour tout x∈Cd,
x=j=1∑sLj(A)x,
et chaque terme appartient à un espace propre de A. La somme des espaces propres est donc égale à Cd. Comme les espaces propres associés à des valeurs propres distinctes sont en somme directe, la concaténation d'une base de chacun de ces espaces propres fournit une base de Cd formée de vecteurs propres. Ainsi
A est diagonalisable sur C.
9.
Supposons A diagonalisable, de valeurs propres distinctes λ1,…,λs, et posons
P(X)=j=1∏s(X−λj).
Dans une base de vecteurs propres, P(A) est diagonale et ses coefficients diagonaux sont les P(λj), tous nuls. Ainsi P(A)=0, donc μA∣P.
Réciproquement, pour chaque j, choisissons un vecteur propre vj=0 associé à λj. Comme
μA(A)vj=μA(λj)vj=0,
on obtient μA(λj)=0. Chaque X−λj divise donc μA et, les λj étant distincts,
P∣μA.
Finalement,
μA(X)=j=1∏s(X−λj).
Le polynôme minimal d'une matrice diagonalisable est donc scindé à racines simples. La réciproque résulte de la question 8 puisque μA(A)=0. Ainsi,
A diagonalisable sur C⟺μA scindeˊ sur C aˋ racines simples.
V — Matrices d'ordre fini
10.
Soit r l'ordre de A. Alors Ar=Id, donc Xr−1 est un polynôme annulateur de A.
D'après la partie I, il est scindé sur C et ses racines sont simples. La question 8 donne alors
A est diagonalisable sur C.
D'autre part, pour toute valeur propre λ, la question 4 donne
λr=1.
Ainsi,
Sp(A)⊂{z∈C:zr=1}.
Toutes les valeurs propres de A sont donc des racines de l'unité.
11.
Comme Xr−1 annule A, la propriété caractéristique du polynôme minimal donne
μA∣Xr−1dans K[X].
Il reste à vérifier que Xr−1 ne contient aucun facteur irréductible répété dans K[X].
Supposons qu'un polynôme non constant Q vérifie Q2∣Xr−1. En écrivant Xr−1=Q2R puis en dérivant, on voit que Q divise aussi rXr−1. Or
(Xr−1)−rXrXr−1=−1.
Un polynôme non constant ne peut donc diviser simultanément Xr−1 et sa dérivée. Ainsi Xr−1 est sans facteur carré dans K[X].
Tout diviseur de Xr−1, et en particulier μA, est donc un produit de polynômes irréductibles unitaires deux à deux distincts.
12.
Puisque A est diagonalisable sur C, il existe S∈GLd(C) tel que
A=SDS−1,D=diag(λ1,…,λd).
Pour tout m⩾1,
Am=Id⟺Dm=Id⟺λjm=1pour tout j.
Par définition de nj,
λjm=1⟺nj∣m.
Le plus petit entier divisible par tous les nj est leur ppcm. Par conséquent,
ord(A)=ppcm(n1,…,nd).
13.
Supposons
A=SDS−1,D=diag(λ1,…,λd),
et supposons chaque λj racine de l'unité. Notons nj son ordre et
N=ppcm(n1,…,nd).
Alors λjN=1 pour tout j, donc DN=Id et
AN=SDNS−1=Id.
Ainsi A est d'ordre fini. On obtient la caractérisation
A∈GLd(C) est d’ordre fini⟺A est diagonalisable et toutes ses valeurs propres sont des racines de l’uniteˊ.
VI — Le cas réel et les rotations
14.
Un calcul direct, ou la formule RθRφ=Rθ+φ, donne
Rθ2−2cosθRθ+I2=0.
Le polynôme
Pθ=X2−2cosθX+1
annule donc Rθ. Comme θ∈/πZ, on a sinθ=0, donc Rθ n'est pas scalaire. Aucun polynôme unitaire de degré 1 ne peut l'annuler. Ainsi
μRθ=X2−2cosθX+1.
Prenons v∈R2∖{0}. On calcule
det(v,Rθv)=∥v∥2sinθ=0.
La famille B=(v,Rθv) est donc une base de R2. La relation précédente donne
Rθ(Rθv)=−v+2cosθRθv.
Dans la base B,
[Rθ]B=(01−12cosθ).
L'égalité de deux polynômes minimaux ne suffit pas, en général, à conclure que deux matrices sont semblables ; ici, la similitude est obtenue par la construction explicite d'une base.
15.
Soit r l'ordre de A. On sait que
μA∣Xr−1dans R[X].
D'après la partie I, les facteurs irréductibles réels de Xr−1 sont éventuellement X−1, éventuellement X+1, et les polynômes
X2−2cos(r2kπ)X+1
correspondant aux couples de racines non réelles conjuguées. De plus, Xr−1 n'a aucun facteur répété. Le polynôme minimal, qui en est un diviseur, est donc un produit d'un sous-ensemble de ces facteurs.
En choisissant pour chaque couple conjugué l'unique angle dans (0,π), on obtient
μA(X)=(X−1)ε+(X+1)ε−j=1∏q(X2−2cosθjX+1),
avec
ε+,ε−∈{0,1},θj∈(0,π)∩2πQ,
et les θj deux à deux distincts.
16.
Soit A∈GL2(R) d'ordre fini. D'après la question 10, A est diagonalisable sur C et ses valeurs propres sont des racines de l'unité.
Premier cas : les valeurs propres sont réelles. Les seules racines de l'unité réelles sont 1 et −1. Puisque A est diagonalisable, trois possibilités subsistent :
A=I2,A=−I2,A∼(100−1).
Or I2=R0 et −I2=Rπ.
Second cas : A possède une valeur propre non réelle. Comme les valeurs propres non réelles d'une matrice réelle viennent par paires conjuguées, on peut choisir
λ=eiθ,θ∈(0,π).
Puisque λ est une racine de l'unité,
θ∈2πQ.
Prenons un vecteur propre complexe z=u+iv=0 associé à λ, avec u,v∈R2. De
A(u+iv)=(cosθ+isinθ)(u+iv)
on tire
Au=cosθu−sinθv,
Av=sinθu+cosθv.
Les vecteurs u et v sont indépendants. En effet, s'ils étaient liés, z serait un multiple complexe non nul d'un vecteur réel w=0 ; l'égalité Az=λz entraînerait alors Aw=λw, impossible puisque Aw est réel et λ∈/R.
Dans la base (u,−v), la matrice de A est
Rθ.
Ainsi A est semblable à une rotation d'angle appartenant à (0,π)∩2πQ.
Réciproquement,
(100−1)2=I2,
et
Rθm=Rmθ.
Une rotation Rθ est donc d'ordre fini si et seulement si θ/(2π)∈Q.
Enfin,
(100−1)
a pour déterminant −1, tandis que toutes les rotations ont déterminant 1. De plus, pour θ,φ∈[0,π], deux rotations semblables ont la même trace, donc
2cosθ=2cosφ,
et la stricte décroissance du cosinus sur [0,π] donne θ=φ.
On obtient donc une famille sans doublons de représentants des classes de similitude :
(100−1)etRθ pour θ∈[0,π]∩2πQ.
Retour vers le sujet d'agrégation 2025
Les questions suivantes de la première épreuve écrite de l'agrégation interne de mathématiques 2025 mobilisent directement les résultats établis ici :
- questions 8 et 9 : factorisation de Xn−1 sur C et R ;
- questions 12 et 13 : diagonalisation et polynôme minimal des matrices d'ordre fini ;
- question 20(b) : ordre d'une matrice à partir des ordres de ses valeurs propres ;
- question 21 : rotation, polynôme minimal et matrice compagnon ;
- question 22 : forme du polynôme minimal dans le cas réel ;
- question 25 : classification en dimension 2.
Les questions 23 et 24 prolongent ces idées en dimension quelconque en décrivant des formes diagonales par blocs et l'ordre des matrices réelles d'ordre fini.
Sources
[SOURCE] Agrégation interne de mathématiques — session 2025 — première épreuve écrite. Lien direct