I — Des préfixes aux intervalles dyadiques
(a) Par définition,
I(u)=[2nk(u),2nk(u)+1[.
Sa longueur vaut donc
2nk(u)+1−k(u)=2−n.
Ainsi
λ(I(u))=2−n.
(b) Écrivons
x=j≥1∑2jεj.
En multipliant par 2n,
2nx=j=1∑nεj2n−j+j>n∑εj2n−j.
Le premier terme est un entier. Le second appartient à [0,1]. Il ne peut être égal à 1, car cela imposerait εj=1 pour tout j>n ; on aurait alors
x=j=1∑n2jεj+2n1,
qui est dyadique. Comme x ne l'est pas,
0≤j>n∑εj2n−j<1.
Par conséquent,
⌊2nx⌋=j=1∑nεj2n−j.
Or x∈I(u) équivaut à
k(u)≤2nx<k(u)+1,
c'est-à-dire à ⌊2nx⌋=k(u). L'écriture binaire d'un entier entre 0 et 2n−1 sur n chiffres étant unique, cela équivaut à
(ε1,…,εn)=(u1,…,un).
Donc
x∈I(u)⟺ε1…εn=u.
(a) Soit x∈(0,1) dyadique. On peut écrire
x=2mk
avec m≥1 choisi minimal. Alors k est impair. L'écriture binaire de k sur m chiffres se termine donc par 1 : il existe des chiffres ε1,…,εm−1 tels que
x=0,ε1…εm−11000…2.
Comme
j=m+1∑∞2j1=2m1,
on a aussi
x=0,ε1…εm−10111…2.
Le réel x possède donc deux développements binaires distincts.
(b) Supposons qu'un réel x∈(0,1) possède deux développements
x=j≥1∑2jεj=j≥1∑2jηj,
avec (εj)=(ηj). Soit p le premier indice où ils diffèrent. En échangeant les deux suites si nécessaire, on peut supposer
εp=0,ηp=1.
L'égalité des deux sommes donne
2p1=j>p∑2jεj−ηj.
Mais
j>p∑2jεj−ηj≤j>p∑2j1=2p1.
Pour atteindre cette valeur maximale, il faut nécessairement
εj=1,ηj=0(j>p).
Le second développement est donc terminé à partir du rang p : x est dyadique. Ainsi, dans (0,1), les réels possédant deux développements sont exactement les dyadiques.
(c) Pour tout m≥0, l'ensemble
Dm={2mk; 0≤k≤2m}
est fini. Comme
D=m≥0⋃Dm,
l'ensemble D est dénombrable. Tout singleton est de mesure de Lebesgue nulle, donc toute réunion dénombrable de singletons l'est également :
λ(D)=0.
Sur X=[0,1]∖D, le développement binaire est unique. Retirer ou ajouter D à un ensemble ne change pas sa mesure ; une assertion qui échoue éventuellement seulement sur D reste donc vraie presque partout sur [0,1].
II — Le décalage binaire
(a) Pour x∈X,
2x=ε1+n≥1∑2nεn+1.
La somme restante appartient à [0,1) : si elle valait 1, tous les chiffres à partir de ε2 seraient égaux à 1 et x serait dyadique. On a donc
⌊2x⌋=ε1,
puis
T(x)=2x−⌊2x⌋=n≥1∑2nεn+1.
La transformation T supprime le premier chiffre. Par récurrence,
Tm(x)=n≥1∑2nεm+n.
(b) Le mot w occupe les positions m+1,…,m+r de x si et seulement si les r premiers chiffres de Tm(x) sont w. Remarquons que Tm(x) est encore non dyadique : si Tm(x) était dyadique, la relation
x=2m1(j=1∑mεj2m−j+Tm(x))
montrerait que x est lui-même dyadique. On a donc Tm(x)∈X. D'après la question 1(b), les r premiers chiffres de Tm(x) sont w si et seulement si Tm(x)∈I(w). Ainsi
Am(w)=X∩(Tm)−1(I(w)).
(c) Fixons les m premiers chiffres de x. Il existe 2m mots possibles
v∈{0,1}m.
Pour un tel v, imposer ensuite le mot w revient à imposer le préfixe concaténé vw de longueur m+r. Par la première partie,
{x∈X:ε1…εm=v, εm+1…εm+r=w}=I(vw)∩X.
Les 2m intervalles I(vw) sont deux à deux disjoints et ont chacun la longueur 2−(m+r). Retirer D ne change pas leur mesure. Par additivité,
λ(Am(w))=2m2−(m+r)=2−r.
Donc
λ(Am(w))=2−r.
Ce calcul ne fait intervenir ni indépendance probabiliste ni invariance préalable de λ par T.
III — Éviter un mot sur des blocs disjoints
(a) La donnée successive des blocs
v0,v1,…,vN−1
détermine un unique mot binaire U de longueur Nr, obtenu par concaténation. L'ensemble recherché est donc
I(U)∩X.
Il diffère de l'intervalle dyadique I(U) seulement par l'ensemble négligeable D, et
λ(I(U)∩X)=2−Nr.
(b) À chaque emplacement de bloc, il existe 2r mots binaires possibles, dont un seul est interdit : w. Il reste donc 2r−1 choix pour chacun des N blocs. Le nombre de suites admissibles est
(2r−1)N.
Chaque suite admissible correspond, d'après (a), à un intervalle dyadique de longueur 2−Nr, et ces intervalles sont disjoints. Ainsi
λ(j=0⋂N−1(X∖Ej))=(2r−1)N2−Nr=(2r2r−1)N.
Par conséquent,
λ(j=0⋂N−1(X∖Ej))=(1−2−r)N.
(c) Dans Fq,N, les q premiers blocs, c'est-à-dire les qr premiers chiffres, sont libres. Ils donnent
2qr
choix possibles. Les N blocs suivants doivent tous être différents de w, d'où
(2r−1)N
choix. Au total, Fq,N est, à D près, la réunion disjointe de
2qr(2r−1)N
intervalles dyadiques de longueur
2−(q+N)r.
Ainsi
λ(Fq,N)=2qr(2r−1)N2−(q+N)r=(2r−1)N2−Nr=(1−2−r)N.
Donc, pour tout q≥0,
λ(Fq,N)=(1−2−r)N.
Le résultat ne dépend pas de q précisément parce que les qr premiers chiffres sont laissés entièrement libres.
IV — Passer de « au moins une fois » à « une infinité de fois »
(a) Par définition,
Fq,N=j=q⋂q+N−1(X∖Ej)
est l'ensemble des réels pour lesquels w n'apparaît dans aucun des blocs numérotés q,q+1,…,q+N−1. En intersectant sur tous les N≥1, on impose l'absence de w dans chaque bloc d'indice j≥q. Ainsi
Fq={x∈X: x∈/Ej pour tout j≥q}.
(b) Pour q fixé, la suite (Fq,N)N≥1 est décroissante et
Fq=N≥1⋂Fq,N.
De plus, λ(Fq,1)≤1. La continuité décroissante de la mesure donne
λ(Fq)=N→∞limλ(Fq,N)=N→∞lim(1−2−r)N.
Comme 0<1−2−r<1,
λ(Fq)=0.
(a) Si x∈Bw, l'ensemble des indices j≥0 tels que x∈Ej est fini. Il existe donc q≥0 tel que x∈/Ej pour tout j≥q ; si cet ensemble d'indices est vide, on peut simplement prendre q=0. Ainsi x∈Fq.
Réciproquement, si x∈Fq, le mot w n'apparaît dans aucun des blocs de positions jr+1,…,jr+r pour j≥q. Il ne peut donc apparaître que parmi les q blocs d'indices 0,…,q−1, donc un nombre fini de fois. Ainsi
Bw=q≥0⋃Fq.
(b) Chaque Fq est négligeable. Une réunion dénombrable d'ensembles négligeables étant négligeable,
λ(Bw)=0.
Pour tout x∈X∖Bw, le mot w apparaît donc dans une infinité de blocs disjoints de positions jr+1,…,jr+r. Il apparaît a fortiori une infinité de fois dans le développement binaire de x, sans restriction sur la position de départ.
En réintroduisant l'ensemble dyadique D, lui-même négligeable, on obtient
pour presque tout x∈[0,1], le mot fixeˊ w apparaıˆt une infiniteˊ de fois.
Le passage par les ensembles Fq est essentiel : faire seulement tendre
(1−2−r)N
vers 0 pour les N premiers blocs établirait que presque tout réel rencontre w au moins une fois dans ces blocs. En recommençant après tout rang q, on exclut au contraire la possibilité que les occurrences finissent par s'arrêter.
V — Tous les mots à la fois
(a) Pour chaque r≥1, l'ensemble {0,1}r contient exactement 2r éléments ; il est donc fini. Or
W=r≥1⋃{0,1}r
est une réunion dénombrable d'ensembles finis. Ainsi
W est deˊnombrable.
(b) Pour chaque mot w∈W, on a montré que λ(Bw)=0. Comme W est dénombrable,
λ(w∈W⋃Bw)=0.
En ajoutant D, qui est également négligeable,
λ(D∪w∈W⋃Bw)=0.
(c) Soit
x∈[0,1]∖(D∪w∈W⋃Bw).
Le réel x n'est pas dyadique, donc son développement binaire est unique. De plus, pour tout mot binaire fini w, on a x∈/Bw ; le mot w apparaît donc une infinité de fois dans ce développement. Le complément de cet ensemble de réels est négligeable. Finalement,
pour presque tout reˊel x∈[0,1], chaque mot binaire fini apparaıˆt une infiniteˊ de fois.
Ouverture — ce que la normalité demanderait en plus
La conclusion précédente porte uniquement sur l'existence d'une infinité d'occurrences. La normalité en base 2 impose une information quantitative supplémentaire : si w a longueur r, alors la proportion des positions de départ occupées par w doit converger vers 2−r.
Ainsi,
normaliteˊ en base 2⟹chaque mot fini apparaıˆt une infiniteˊ de fois,
mais l'argument précédent n'établit aucune convergence de fréquence. Il ne constitue donc pas une démonstration de la normalité presque partout.