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DM n°02 · Université · L3

Division par zéro, wheels et droite projective · Wheels et division totale · Relations d’équivalence et quotients · Anneaux et corps de fractions · Localisation · Droite projective · Morphismes et propriétés universelles

Sur la possibilité de diviser par zéro

Partir du corps des fractions d’un anneau intègre, autoriser les dénominateurs nuls sans effondrer le quotient, faire apparaître la droite projective et un point singulier, puis retrouver la localisation ordinaire et une propriété universelle de la construction des wheels.

Temps indicatif
≈ 5 h
Chapitres
Wheels et division totale · Relations d’équivalence et quotients · Anneaux et corps de fractions · Localisation · Droite projective · Morphismes et propriétés universelles

Objectifs

Ce que ce DM fait travailler

  • 01Analyser ce que garantit réellement une propriété universelle et où ses hypothèses deviennent indispensables
  • 02Construire un quotient algébrique et contrôler rigoureusement ses identifications et ses opérations
  • 03Comparer plusieurs façons d’étendre une structure familière en distinguant comportements réguliers et singuliers
  • 04Déterminer quelles identités algébriques survivent à une extension et lesquelles doivent être reformulées

Notions

Notions utiles pour ce devoir

Ce problème mobilise notamment les notions suivantes.

  • Anneaux commutatifs, anneaux intègres et corps
  • Relations d’équivalence et quotients
  • Morphismes d’anneaux et de monoïdes
  • Éléments inversibles
  • Calcul dans un corps de fractions

Méthode

Comment l’utiliser

1. Chercher

Prévoir environ 5 h et garder une trace des essais, y compris ceux qui échouent.

2. Rédiger

Écrire une solution justifiée avant d’ouvrir le corrigé, même si certaines questions restent incomplètes.

3. Comparer

Repérer les différences de méthode, de précision et de rédaction plutôt que seulement les résultats.

Énoncé

Le devoir

Dans un corps, l’inverse multiplicatif n’est défini que pour les éléments non nuls. Cela n’interdit pas, dans l’absolu, de chercher à donner un sens à la division par zéro : il faut alors définir ce que signifie 1/01/0 et accepter de sacrifier certaines propriétés usuelles. Une façon « naturelle » de procéder est de repartir de la construction même des fractions. On cherchera ce qui se produit lorsque l’on cesse d’interdire les dénominateurs nuls, tout en exigeant que les objets obtenus restent compatibles avec les fractions ordinaires et avec des opérations algébriques naturelles.

Dans tout le problème, AA désigne un anneau commutatif intègre, S=A∖{0}S=A\setminus\{0\} et K=Frac⁡(A)K=\operatorname{Frac}(A) son corps des fractions. On suppose connues les notions d’anneau, de corps, de relation d’équivalence, de quotient et de morphisme d’anneaux. La droite projective et la notion de monoïde à involution seront définies lorsqu’elles apparaîtront.

I — Repartir de la construction des fractions

  1. Sur A×SA\times S, on définit
(a,b)∼(c,d)⟺ad=bc.(a,b)\sim(c,d)\quad\Longleftrightarrow\quad ad=bc.

(a) Montrer que ∼\sim est une relation d’équivalence.

(b) On note a/ba/b la classe de (a,b)(a,b). Vérifier que les formules usuelles

ab+cd=ad+bcbd,abcd=acbd\frac ab+\frac cd=\frac{ad+bc}{bd},\qquad \frac ab\frac cd=\frac{ac}{bd}

donnent des opérations bien définies sur (A×S)/∼(A\times S)/\sim.

On retrouve ainsi le corps K=Frac⁡(A)K=\operatorname{Frac}(A).

  1. Soit BB un anneau commutatif et f:A→Bf:A\to B un morphisme d’anneaux tel que f(s)f(s) soit inversible dans BB pour tout s∈Ss\in S.

(a) Montrer que la formule

f~ ⁣(ab)=f(a)f(b)−1\widetilde f\!\left(\frac ab\right)=f(a)f(b)^{-1}

définit un morphisme d’anneaux f~:K→B\widetilde f:K\to B tel que f~(a/1)=f(a)\widetilde f(a/1)=f(a) pour tout a∈Aa\in A.

(b) Montrer que f~\widetilde f est l’unique morphisme possédant cette propriété.

Cette propriété de factorisation caractérise la construction ordinaire des fractions : elle ne décrit pas seulement des représentants, mais la façon dont le quotient reçoit les morphismes qui rendent les éléments de SS inversibles.

  1. On essaie maintenant de garder la même relation ad=bcad=bc, mais sur tout A2A^2, afin d’autoriser b=0b=0.

(a) Montrer que (1,0)(1,0) est alors relié à (0,0)(0,0) et que (0,0)(0,0) est relié à (0,1)(0,1).

(b) Montrer que (1,0)(1,0) n’est pas relié à (0,1)(0,1).

(c) Quelle propriété d’une relation d’équivalence vient d’échouer ? Quel couple est responsable de l’obstruction ?

II — Un quotient qui accepte le dénominateur nul

On définit sur A2A^2 la relation ≈\approx par

(a,b)≈(c,d)⟺∃s,t∈S,s(a,b)=t(c,d),(a,b)\approx(c,d) \quad\Longleftrightarrow\quad \exists s,t\in S,\quad s(a,b)=t(c,d),

où l’égalité est une égalité dans A2A^2. Autrement dit, les scalaires ss et tt multiplient les deux coordonnées, et

s(a,b)=t(c,d)⟺sa=tcetsb=td.s(a,b)=t(c,d) \quad\Longleftrightarrow\quad sa=tc\quad\text{et}\quad sb=td.
  1. Montrer que ≈\approx est une relation d’équivalence sur A2A^2.

On note

W(A)=A2/ ⁣≈W(A)=A^2/\!\approx

et [a,b][a,b] la classe du couple (a,b)(a,b).

(a) Montrer que, si b,d∈Sb,d\in S, alors

(a,b)≈(c,d)⟺ad=bc.(a,b)\approx(c,d)\quad\Longleftrightarrow\quad ad=bc.

Ainsi, le nouveau quotient ne modifie pas les identifications entre fractions ordinaires.

(b) Montrer que la classe de (0,0)(0,0) est réduite au seul couple (0,0)(0,0).

On posera désormais

⊥=[0,0],0=[0,1],1=[1,1],∞=[1,0].\bot=[0,0],\qquad 0=[0,1],\qquad 1=[1,1],\qquad \infty=[1,0].

(c) Montrer que ces quatre éléments sont deux à deux distincts, sauf bien sûr si l’anneau AA est trivial, cas exclu par l’intégrité.

  1. On définit formellement
ι:W(A)→W(A),ι([a,b])=[b,a].\iota:W(A)\to W(A),\qquad \iota([a,b])=[b,a].

(a) Montrer que ι\iota est bien définie.

(b) Montrer que ι∘ι=id⁡W(A)\iota\circ\iota=\operatorname{id}_{W(A)}.

(c) Déterminer ι(0)\iota(0), ι(∞)\iota(\infty) et ι(⊥)\iota(\bot).

L’inversion totale apparaît donc ici sans choix de formule supplémentaire : elle est simplement l’échange des deux coordonnées d’un représentant.

III — Une droite projective, et un point de plus

On définit la droite projective sur KK par

P1(K)=(K2∖{(0,0)})/∼proj,\mathbf P^1(K)=\bigl(K^2\setminus\{(0,0)\}\bigr)/\sim_{\mathrm{proj}},

où

(x,y)∼proj(x′,y′)⟺∃λ∈K∗,(x′,y′)=λ(x,y).(x,y)\sim_{\mathrm{proj}}(x',y') \quad\Longleftrightarrow\quad \exists \lambda\in K^*,\quad (x',y')=\lambda(x,y).

La classe de (x,y)(x,y) est notée [x:y][x:y].

  1. En identifiant AA à son image canonique dans KK, on considère
Θ:W(A)∖{⊥}⟶P1(K),Θ([a,b])=[a:b].\Theta:W(A)\setminus\{\bot\}\longrightarrow \mathbf P^1(K), \qquad \Theta([a,b])=[a:b].

(a) Montrer que Θ\Theta est bien définie.

(b) Montrer que Θ\Theta est injective.

(c) Montrer que Θ\Theta est surjective.

(a) Montrer que tout point de P1(K)\mathbf P^1(K) dont la seconde coordonnée est non nulle s’écrit de manière unique sous la forme [x:1][x:1], avec x∈Kx\in K.

(b) Montrer qu’il existe un unique point de P1(K)\mathbf P^1(K) dont la seconde coordonnée est nulle, à savoir [1:0][1:0].

(c) En déduire une bijection canonique d’ensembles

W(A)≃K⊔{∞,⊥}.W(A)\simeq K\sqcup\{\infty,\bot\}.

Le point ∞\infty est donc celui que la droite projective ajoute déjà à la droite affine KK. Le couple nul, exclu de la projectivisation, fournit un élément supplémentaire ⊥\bot.

IV — Les opérations de fractions survivent-elles ?

Pour [a,b],[c,d]∈W(A)[a,b],[c,d]\in W(A), on propose

[a,b]+[c,d]=[ad+bc,bd],[a,b]+[c,d]=[ad+bc,bd], [a,b] [c,d]=[ac,bd],[a,b]\,[c,d]=[ac,bd],

et

−[a,b]=[−a,b].-[a,b]=[-a,b].

(a) Montrer que l’addition est bien définie sur les classes d’équivalence.

(b) Montrer que la multiplication est bien définie.

(c) Montrer que la négation est bien définie.

(d) Vérifier que (W(A),+,0)(W(A),+,0) et (W(A),⋅,1)(W(A),\cdot,1) sont des monoïdes commutatifs. La notation −x-x désigne-t-elle pour autant toujours l’inverse de xx pour l’addition ? Tester le cas x=∞x=\infty.

On pourra, pour (a) et (b), partir de

s(a,b)=t(a′,b′),u(c,d)=v(c′,d′)s(a,b)=t(a',b'),\qquad u(c,d)=v(c',d')

avec s,t,u,v∈Ss,t,u,v\in S, et chercher deux facteurs de comparaison pour les résultats des opérations.

  1. L’application canonique j:K→W(A)j:K\to W(A) est définie par
j ⁣(ab)=[a,b],b≠0.j\!\left(\frac ab\right)=[a,b],\qquad b\neq0.

(a) Montrer que jj est bien définie et injective.

(b) Montrer que jj préserve 00, 11, l’addition, la multiplication et l’opposé.

(c) Montrer que, pour tout x∈K∗x\in K^*,

ι(j(x))=j(x−1).\iota(j(x))=j(x^{-1}).

Dans la suite, on identifiera KK à son image j(K)j(K) dans W(A)W(A).

  1. Déterminer, pour x∈Kx\in K et x≠0x\neq0 lorsque cela est nécessaire :

(a) x+∞x+\infty, puis ∞+∞\infty+\infty ;

(b) x∞x\infty, 0∞0\infty et ∞2\infty^2 ;

(c) x+⊥x+\bot et x⊥x\bot.

  1. On appelle partie régulière de W(A)W(A) l’ensemble
R={z∈W(A)∣0z=0}.R=\{z\in W(A)\mid 0z=0\}.

(a) Si z=[a,b]z=[a,b], calculer 0z0z.

(b) Montrer que 0z=00z=0 si et seulement si b≠0b\neq0.

(c) En déduire que R=KR=K sous l’identification de la question 10. Ainsi, la localisation ordinaire S−1A=KS^{-1}A=K se retrouve exactement comme une sous-structure de la construction totale.

(a) Montrer, directement à partir des représentants, que pour tous x,y,z∈W(A)x,y,z\in W(A),

(x+y)z+0z=xz+yz.(x+y)z+0z=xz+yz.

(b) Montrer que la distributivité ordinaire

(x+y)z=xz+yz(x+y)z=xz+yz

est donc retrouvée dès que z∈Rz\in R.

(c) Vérifier qu’elle échoue en général dans W(A)W(A) en prenant x=1x=1, y=0y=0 et z=∞z=\infty.

La construction contient donc bien le corps KK, mais elle n’est pas elle-même un anneau : rendre l’inversion totale oblige ici à modifier certaines identités globales.

V — Une propriété de factorisation

Un monoïde commutatif à involution est un monoïde commutatif (M,⋅,1)(M,\cdot,1) muni d’une application x↦x∗x\mapsto x^* telle que

(x∗)∗=x,(xy)∗=x∗y∗,1∗=1.(x^*)^*=x,\qquad (xy)^*=x^*y^*,\qquad 1^*=1.

Un morphisme de monoïdes à involution est un morphisme de monoïdes qui commute à l’involution.

On regarde AA seulement comme monoïde multiplicatif et on note

η:A→W(A),η(a)=[a,1].\eta:A\to W(A),\qquad \eta(a)=[a,1].

La multiplication de W(A)W(A) et l’application ι\iota en font un monoïde commutatif à involution.

  1. Soit (M,⋅,1,∗)(M,\cdot,1,*) un monoïde commutatif à involution et soit φ:A→M\varphi:A\to M un morphisme de monoïdes tel que
φ(s)φ(s)∗=1\varphi(s)\varphi(s)^*=1

pour tout s∈Ss\in S.

(a) Montrer que la formule

φ^([a,b])=φ(a)φ(b)∗\widehat\varphi([a,b])=\varphi(a)\varphi(b)^*

définit une application bien définie W(A)→MW(A)\to M.

(b) Montrer que φ^\widehat\varphi est un morphisme de monoïdes à involution et que

φ^∘η=φ.\widehat\varphi\circ\eta=\varphi.

(c) Montrer que tout élément de W(A)W(A) s’écrit

[a,b]=η(a) ι(η(b)).[a,b]=\eta(a)\,\iota(\eta(b)).

En déduire l’unicité de φ^\widehat\varphi parmi les morphismes de monoïdes à involution prolongeant φ\varphi.

(d) Comparer la propriété obtenue à celle de la question 2 : quelle exigence remplace ici le fait de rendre les éléments de SS inversibles ?

Cette factorisation est la manifestation concrète d’une propriété universelle de la construction multiplicative de Carlström. Son article établit en outre un résultat plus fort sur la compatibilité de l’addition et de 00 avec cette construction ; ce renforcement n’est pas nécessaire ici.

VI — Une autre totalisation locale

  1. Sur le même corps KK, on définit une autre inversion totale par
x†={x−1,x≠0,0,x=0.x^\dagger= \begin{cases} x^{-1},&x\neq0,\\ 0,&x=0. \end{cases}

(a) Vérifier que, pour tout x∈Kx\in K,

(x†)†=x(x^\dagger)^\dagger=x

et

x(xx†)=x.x(xx^\dagger)=x.

(b) Quelle valeur cette structure donne-t-elle à 1/01/0 si l’on pose x/y=x y†x/y=x\,y^\dagger ?

Les deux identités de (a), ajoutées aux axiomes d’un anneau commutatif unitaire, constituent une axiomatisation usuelle des meadows. Cette dernière question montre seulement qu’une autre totalisation cohérente est possible ; leur comparaison systématique relève d’un autre problème.

Bilan culturel

La théorie des wheels a été systématisée par Jesper Carlström, d’abord dans un rapport de 2001 puis dans un article publié en 2004. Sa construction part précisément de fractions par couples, de quotients et de localisations, et l’article étudie en quel sens les axiomes obtenus sont naturels. Une autre famille de totalisations est issue des travaux de Jan A. Bergstra, John V. Tucker et de leurs collaborateurs : les meadows totalisent l’inversion avec 0−1=00^{-1}=0, tandis que les common meadows, introduits par Bergstra et Alban Ponse puis étudiés notamment par Bergstra et Tucker, ajoutent une valeur d’erreur absorbante pour la division par zéro. Ces structures correspondent à des ensembles différents d’axiomes, de propriétés à préserver et d’objectifs algébriques ou calculatoires.

Conclusion

En partant de la construction ordinaire du corps des fractions, l’autorisation d’un dénominateur nul a forcé à modifier la relation d’équivalence elle-même. Le quotient obtenu contient naturellement la droite projective P1(K)\mathbf P^1(K) ainsi qu’un point supplémentaire issu du couple nul ; l’inversion est l’échange des coordonnées, la localisation ordinaire réapparaît exactement comme partie régulière, et la construction multiplicative satisfait une propriété de factorisation et d’unicité. Ces résultats ne disent pas qu’une totalisation est imposée sans hypothèses : ils montrent précisément quelles exigences rendent cette construction structurellement naturelle.

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