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DM n°06 · Lycée général · Terminale · spécialité maths

Une transformée de Fourier sans nombres complexes sur le cube binaire · Dénombrement · Sommes finies · Calcul algébrique · Inégalités

Fourier et principe d’incertitude : une porte vers Heisenberg

Construire une transformée de Fourier sur le cube binaire avec seulement des signes ±1, comprendre reconstruction et conservation quadratique, puis faire apparaître un principe d’incertitude discret ouvrant sur le lien avec Heisenberg.

Temps indicatif
≈ 2 h 30 à 3 h
Chapitres
Dénombrement · Sommes finies · Calcul algébrique · Inégalités

Objectifs

Ce que ce DM fait travailler

  • 01Manipuler des mots binaires et des sommes finies indexées par un ensemble
  • 02Comprendre comment des motifs de signes peuvent coder puis reconstruire une information
  • 03Réutiliser une même idée d’annulation par appariement dans plusieurs raisonnements
  • 04Relier une inégalité algébrique à une contrainte de concentration entre deux descriptions d’un même objet

Notions

Notions utiles pour ce devoir

Ce problème mobilise notamment les notions suivantes.

  • Dénombrement de listes de choix indépendants
  • Puissances de -1 et calcul algébrique
  • Sommes finies usuelles
  • Produit scalaire du plan pour l’éclairage sur l’orthogonalité

Méthode

Comment l’utiliser

1. Chercher

Prévoir environ 2 h 30 à 3 h et garder une trace des essais, y compris ceux qui échouent.

2. Rédiger

Écrire une solution justifiée avant d’ouvrir le corrigé, même si certaines questions restent incomplètes.

3. Comparer

Repérer les différences de méthode, de précision et de rédaction plutôt que seulement les résultats.

Énoncé

Le devoir

On considère des suites finies composées uniquement de 0 et de 1. À partir de motifs très simples ne prenant que les valeurs −1-1 et 11, nous allons construire une seconde description de toute fonction définie sur ces suites. Peut-on reconstruire exactement la fonction à partir de cette nouvelle description ? Et les deux descriptions peuvent-elles être très concentrées en même temps ? Cette question conduira à un principe d'incertitude discret qui fait écho, dans un cadre beaucoup plus élémentaire, à celui rencontré en mécanique quantique.

I — Des suites binaires aux motifs de signes

Pour commencer, on prend m=2m=2 et l'on note

E2={0,1}2.E_2=\{0,1\}^2.

Pour a=(a1,a2)a=(a_1,a_2) et x=(x1,x2)x=(x_1,x_2) dans E2E_2, on pose

εa(x)=(−1)a1x1+a2x2.\varepsilon_a(x)=(-1)^{a_1x_1+a_2x_2}.

(a) Lister les éléments de l'ensemble E2E_2.

(b) Pour chaque a∈E2a\in E_2, simplifier l'expression de εa(x)\varepsilon_a(x).

(c) Pour chaque a∈E2a\in E_2, donner les valeurs de εa(x)\varepsilon_a(x) lorsque xx parcourt E2E_2, dans l'ordre choisi en (a).

On appelle désormais mot binaire de longueur mm tout mm-uplet

x=(x1,…,xm)x=(x_1,\ldots,x_m)

dont chaque coordonnée vaut 00 ou 11. On fixe un entier m≥1m\ge1 et l'on note

Em={0,1}m.E_m=\{0,1\}^m.

(a) Justifier que EmE_m contient 2m2^m mots.

(b) Pour a=(a1,…,am)a=(a_1,\ldots,a_m) et x=(x1,…,xm)x=(x_1,\ldots,x_m) dans EmE_m, on définit

εa(x)=(−1)a1x1+⋯+amxm.\varepsilon_a(x)=(-1)^{a_1x_1+\cdots+a_mx_m}.

Montrer que εa(x)\varepsilon_a(x) vaut toujours −1-1 ou 11, puis que εa(x)2=1\varepsilon_a(x)^2=1.

(c) Fixons une coordonnée kk. Expliquer pourquoi changer uniquement le chiffre xkx_k ne modifie pas εa(x)\varepsilon_a(x) si ak=0a_k=0, alors que cela change son signe si ak=1a_k=1.

II — Une annulation par appariement

À partir d'ici, nous utiliserons des sommes dont l'indice parcourt un ensemble fini. Si un nombre u(a)u(a) est associé à chaque a∈Ema\in E_m, la notation

∑a∈Emu(a)\sum_{a\in E_m}u(a)

signifie que l'on additionne une fois chacun des nombres u(a)u(a), pour chaque valeur de aa appartenant à l'ensemble EmE_m. Aucun ordre particulier n'est imposé : EmE_m est fini et l'addition des nombres réels est associative et commutative, donc tout ordre donne le même résultat. Pour m=2m=2, cela revient à additionner les termes correspondant aux éléments listés à la question 1(a).

Pour x,y∈Emx,y\in E_m, on considère

C(x,y)=∑a∈Emεa(x)εa(y).C(x,y)=\sum_{a\in E_m}\varepsilon_a(x)\varepsilon_a(y).

(a) Calculer C(x,x)C(x,x).

(b) On suppose x≠yx\ne y et l'on choisit une coordonnée kk telle que xk≠ykx_k\ne y_k. Pour tout mot aa dont le kk-ième chiffre vaut 00, on note a∗a^* le mot obtenu en remplaçant ce chiffre par 11 et en laissant les autres inchangés. Montrer que

εa∗(x)εa∗(y)=−εa(x)εa(y).\varepsilon_{a^*}(x)\varepsilon_{a^*}(y) =-\varepsilon_a(x)\varepsilon_a(y).

(c) Expliquer pourquoi les mots de EmE_m se regroupent ainsi en paires {a,a∗}\{a,a^*\}, puis en déduire que C(x,y)=0C(x,y)=0 lorsque x≠yx\ne y. Résumer les deux cas sous la forme d'une seule relation.

(a) Montrer que, pour tous a,x∈Ema,x\in E_m, on a εa(x)=εx(a)\varepsilon_a(x)=\varepsilon_x(a).

(b) Montrer que, pour tous a,b∈Ema,b\in E_m,

∑x∈Emεa(x)εb(x)={2m,si a=b,0,si a≠b.(1)\sum_{x\in E_m}\varepsilon_a(x)\varepsilon_b(x) = \begin{cases} 2^m,&\text{si }a=b,\\ 0,&\text{si }a\ne b. \end{cases} \tag{1}

Éclairage. En Première, deux vecteurs du plan sont orthogonaux lorsque leur produit scalaire est nul. Dans un repère orthonormé, ce produit scalaire s'obtient en multipliant les coordonnées correspondantes puis en additionnant. Ici, si l'on choisit un ordre pour les 2m2^m mots x∈Emx\in E_m, les 2m2^m nombres εa(x)\varepsilon_a(x) forment une longue liste de coordonnées. La somme de (1) joue alors exactement le même rôle : lorsque a≠ba\ne b, le « produit coordonnée par coordonnée » de ces deux listes a une somme nulle. C'est pourquoi on parle d'orthogonalité. Plus tard, cette idée se généralise naturellement à des vecteurs ayant beaucoup de coordonnées, puis à des fonctions.

III — Détecter les motifs et reconstruire une fonction

Soit ff une fonction définie sur EmE_m et à valeurs réelles. Pour chaque mot a∈Ema\in E_m, on définit le nombre

f^(a)=∑x∈Emf(x)εa(x).(2)\widehat f(a)=\sum_{x\in E_m}f(x)\varepsilon_a(x). \tag{2}

Ainsi, a↦f^(a)a\mapsto\widehat f(a) définit elle aussi une fonction sur EmE_m.

(a) Soit b∈Emb\in E_m et supposons que f=εbf=\varepsilon_b. Déterminer f^(a)\widehat f(a) pour tout a∈Ema\in E_m.

(b) Fixons un mot y∈Emy\in E_m et considérons la fonction gg qui vaut 11 en yy et 00 sur tous les autres mots. Déterminer g^(a)\widehat g(a) pour tout a∈Ema\in E_m. Que peut-on dire de ces nombres ?

Fixons maintenant y∈Emy\in E_m et posons

R(y)=12m∑a∈Emf^(a)εa(y).R(y)=\frac1{2^m}\sum_{a\in E_m}\widehat f(a)\varepsilon_a(y).

(a) À l'aide de la définition (2), écrire R(y)R(y) sous la forme d'une somme comportant les deux indices aa et xx.

(b) Montrer que

R(y)=12m∑x∈Emf(x)(∑a∈Emεa(x)εa(y)).R(y)=\frac1{2^m}\sum_{x\in E_m}f(x) \left(\sum_{a\in E_m}\varepsilon_a(x)\varepsilon_a(y)\right).

On pourra utiliser le fait que toutes les sommes sont finies pour changer l'ordre des additions.

(c) En déduire la formule de reconstruction

f(y)=12m∑a∈Emf^(a)εa(y).(3)f(y)=\frac1{2^m}\sum_{a\in E_m}\widehat f(a)\varepsilon_a(y). \tag{3}

Éclairage. Les nombres f^(a)\widehat f(a) sont appelés les coefficients de Walsh-Fourier de ff. La formule (3) montre qu'ils contiennent exactement assez d'information pour reconstruire toutes les valeurs de ff.

IV — Une quantité globale qui traverse la transformation

(a) Montrer que

∑a∈Emf^(a)2=∑x∈Emf(x)(∑a∈Emf^(a)εa(x)).\sum_{a\in E_m}\widehat f(a)^2 = \sum_{x\in E_m}f(x) \left(\sum_{a\in E_m}\widehat f(a)\varepsilon_a(x)\right).

(b) En déduire que

∑a∈Emf^(a)2=2m∑x∈Emf(x)2.(4)\sum_{a\in E_m}\widehat f(a)^2 =2^m\sum_{x\in E_m}f(x)^2. \tag{4}

Cette identité est appelée identité de Parseval dans ce cadre.

V — Une inégalité élémentaire

Soient q≥1q\ge1 et u1,…,uqu_1,\ldots,u_q des nombres réels. Dans la notation ∑1≤i<j≤q\sum_{1\le i<j\le q}, on additionne un terme pour chaque paire d'indices i,ji,j vérifiant 1≤i<j≤q1\le i<j\le q.

(a) En développant les deux membres, vérifier l'identité

q∑i=1qui2−(∑i=1qui)2=∑1≤i<j≤q(ui−uj)2.(5)q\sum_{i=1}^q u_i^2- \left(\sum_{i=1}^q u_i\right)^2 = \sum_{1\le i<j\le q}(u_i-u_j)^2. \tag{5}

(b) En déduire

(∑i=1qui)2≤q∑i=1qui2.(6)\left(\sum_{i=1}^q u_i\right)^2 \le q\sum_{i=1}^q u_i^2. \tag{6}

VI — Peut-on concentrer les deux descriptions ?

Pour une fonction hh définie sur EmE_m et à valeurs réelles, on appelle support de hh l'ensemble

supp⁡h={x∈Em ; h(x)≠0}.\operatorname{supp}h=\{x\in E_m\,;\,h(x)\ne0\}.

Si AA est un ensemble fini, ∣A∣|A| désigne son nombre d'éléments.

On suppose désormais que ff n'est pas la fonction nulle. On note

S=supp⁡f,s=∣S∣,T=supp⁡f^,t=∣T∣.S=\operatorname{supp}f,\qquad s=|S|, \qquad T=\operatorname{supp}\widehat f,\qquad t=|T|.

(a) Pour a∈Ema\in E_m, expliquer pourquoi

f^(a)=∑x∈Sf(x)εa(x).\widehat f(a)=\sum_{x\in S}f(x)\varepsilon_a(x).

(b) Montrer que, pour tout a∈Ema\in E_m,

f^(a)2≤s∑x∈Emf(x)2.(7)\widehat f(a)^2\le s\sum_{x\in E_m}f(x)^2. \tag{7}

(a) Montrer alors que

∑a∈Emf^(a)2≤st∑x∈Emf(x)2.\sum_{a\in E_m}\widehat f(a)^2 \le st\sum_{x\in E_m}f(x)^2.

(b) Achever la démonstration du principe d'incertitude

∣supp⁡f∣ ∣supp⁡f^∣≥2m.(8)\boxed{ |\operatorname{supp}f|\,|\operatorname{supp}\widehat f|\ge2^m. } \tag{8}

La relation (8) impose une contrainte universelle, mais elle pourrait encore être améliorable si aucune fonction n'atteignait l'égalité. La famille suivante va montrer que la constante 2m2^m est exacte.

Fixons un entier rr tel que 0≤r≤m0\le r\le m et définissons la fonction frf_r sur EmE_m par

fr(x)={1,si x1=⋯=xr=0,0,sinon.f_r(x)= \begin{cases} 1,&\text{si }x_1=\cdots=x_r=0,\\ 0,&\text{sinon}. \end{cases}

Pour r=0r=0, aucune coordonnée n'est imposée : f0f_0 vaut donc 11 partout.

(a) Déterminer ∣supp⁡fr∣|\operatorname{supp}f_r|.

(b) Soit a∈Ema\in E_m. Supposons qu'il existe un indice jj tel que r<j≤mr<j\le m et aj=1a_j=1. Montrer que fr^(a)=0\widehat{f_r}(a)=0.

(c) Montrer que, si aj=0a_j=0 pour tout indice jj tel que r<j≤mr<j\le m, alors fr^(a)=2m−r\widehat{f_r}(a)=2^{m-r}. En déduire ∣supp⁡fr^∣|\operatorname{supp}\widehat{f_r}|, puis vérifier que l'égalité est atteinte dans (8).

\color{ABRose}\rule{18mm}{1pt}\hspace{2mm}\color{ABRule}\rule{100mm}{0.45pt}

Ouverture. La transformée construite ici est la transformée de Walsh-Fourier, une forme d'analyse de Fourier adaptée aux données binaires. Dans la théorie de Fourier classique, les motifs élémentaires sont plutôt des oscillations sinusoïdales ou des exponentielles complexes ; ici, ils se réduisent aux signes −1-1 et 11. Orthogonalité, reconstruction et Parseval sont des manifestations du même mécanisme général.

L'inégalité (8) donne un sens précis à l'expression « ne pas être simultanément trop localisées ». Si s=∣supp⁡f∣s=|\operatorname{supp}f| est petit, alors st≥2mst\ge2^m impose

t≥2ms.t\ge\frac{2^m}{s}.

Ainsi, si ff n'est non nulle qu'en un seul mot, sa transformée doit être non nulle sur les 2m2^m mots de EmE_m. Et réciproquement, une transformée très concentrée oblige la fonction de départ à être plus étalée. Le mot incertitude ne signifie donc pas que ff ou f^\widehat f seraient mal connues : la formule de reconstruction permet au contraire de passer exactement de l'une à l'autre.

En mécanique quantique, un même état peut être décrit en fonction de la position ou en fonction de l'impulsion ; ces deux descriptions sont reliées, à un changement d'échelle près, par une transformée de Fourier. Pour un état normalisé, les densités de probabilité correspondantes ont des écarts-types Δx\Delta x et Δp\Delta p qui vérifient l'inégalité de Heisenberg

Δx Δp≥ℏ2.\Delta x\,\Delta p\ge\frac{\hbar}{2}.

Ce n'est pas l'inégalité (8) : le cadre est continu et la concentration est mesurée par des dispersions, non par des cardinaux de supports. Le phénomène Fourier sous-jacent est cependant apparenté : rendre une description très concentrée contraint l'autre à s'étaler.

En français, on rencontre aussi l'expression principe d'indétermination. On parle également de relations d'indétermination de Heisenberg. Certains physiciens préfèrent ce vocabulaire, car il évite de suggérer une simple imprécision des instruments de mesure. L'appellation « principe d'incertitude » reste néanmoins très répandue.

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